Le chapitre 2 de Tout a dérapé à cause des lucioles
Tu trouveras ci-dessous le chapitre 2 de Tout a dérapé à cause des lucioles.
Installe-toi avec un bon café (ou un truc bien frais, c’est selon 😏) et profite d’un petit moment de lecture.
Bonne lecture,
Léa
Chapitre 2
Revenir dans un village où tout le monde vous connaît, c’est accepter que votre vie privée ait moins de protection qu’un panneau « entrée libre ».
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Anthony
Le GPS indique encore huit minutes avant d’arriver à la crêperie quand Maëlle pousse un nouveau soupir. Le quatrième depuis que nous avons quitté Rennes. Peut-être le cinquième, si je compte celui qu’elle a lâché en voyant la file de voitures sur la rocade.
Je lui jette un coup d’œil tout en ralentissant à l’approche du virage qui mène au centre du bourg.
— Tu sais que ça ne fera pas disparaître les embouteillages rétroactivement ?
Elle relève le nez de son téléphone, les sourcils froncés.
— On est en retard.
— Oui, j’avais compris, merci de me le rappeler avec autant de subtilité.
Je secoue la tête en levant les yeux au ciel.
— On est très en retard, insiste-t-elle.
Cette fois, c’est à mon tour de soupirer.
— De combien ?
— Vingt minutes.
Je grimace légèrement.
Les sorties de Rennes un samedi matin sont toujours une mauvaise idée. Entre les gens qui partent en week-end, ceux qui s’entassent dans les zones commerciales et ceux qui semblent découvrir le principe d’une rocade au moment précis où ils s’y engagent, la circulation prend vite des airs de punition collective. Et forcément, nous avons décidé d’y ajouter un détour beaucoup trop long pour trouver le bon cadeau.
— Je suis sûr que ta sœur ne t’en voudra pas, dis-je en haussant une épaule.
Maëlle laisse échapper un petit rire nerveux.
— Ma sœur ? Elle s’en fiche comme de sa première couche de fêter son anniversaire.
Elle glisse son téléphone dans son sac avant de croiser les bras.
— C’est plutôt ma mère qui me fait peur.
Je ne peux pas m’empêcher de sourire en songeant à Anne Le Guern et à son sens très précis de l’organisation. Le genre de femme capable de vous accueillir avec un sourire chaleureux tout en vous faisant comprendre que vous avez bouleversé tout son plan intérieur.
— Dans ce cas, tu diras que c’est ma faute. En plus, c’est la vérité.
Je sens le regard de mon amie se poser sur moi.
— Ta faute ?
— Évidemment. C’est bien à cause de moi qu’on est allés à Rennes pour le cadeau de ta frangine.
— Pas faux. Mais là encore, tu serais venu les mains vides, ce n’est pas Elwenn que ça aurait dérangée.
— Mouais… ben, tu m’excuseras, mais mes parents m’ont toujours appris à ne pas me pointer les mains vides quand je suis invité quelque part.
Je ralentis pour laisser passer un couple qui traverse la rue sans regarder, trop occupé à débattre devant une carte pliée dans tous les sens.
— D’ailleurs, t’as fait une folie, Antho, me réprimande-t-elle pour la énième fois. Un livre aurait été très bien.
— On va pas revenir là-dessus, grogné-je. Quant à ta mère, laisse-moi faire, elle m’adore.
Maëlle ricane.
— Ça, c’est bien vrai.
Le silence retombe quelques secondes dans la voiture, bercé par le bruit du moteur et celui du clignotant lorsque je bifurque enfin dans la rue de la crêperie. Je roule au pas entre les véhicules déjà garés le long des trottoirs et, par miracle, aperçois une place libre un peu plus loin.
— Ah. Un signe du destin, soufflé-je en m’y engageant aussitôt.
— Ou un miracle breton, nuance Maëlle.
Je coupe le moteur avant d’attraper le paquet posé sur la banquette arrière pendant que Maëlle récupère son propre cadeau.
Quand je lui ai demandé ce qu’elle avait acheté à sa sœur, elle s’est contentée d’afficher ce sourire beaucoup trop satisfait qui ne présage jamais rien de bon. Tout ce que j’ai réussi à obtenir, c’est une promesse que la réaction d’Elwenn « vaudrait largement le détour ».
Vu l’expression qu’elle arbore encore maintenant, je commence légèrement à m’inquiéter.
Quand on était gosses, Maëlle et Nolwenn passaient leur temps à faire tourner leur petite sœur en bourrique. Rien de méchant, évidemment. Des chamailleries de frangines, des pièges idiots, des blagues un peu stupides qu’elles trouvaient hilarantes toutes les deux.
Je me souviens encore d’une fois où elles avaient caché les bottes d’Elwenn avant qu’elle parte jouer dans les bois derrière la maison. Elwenn devait avoir sept ans à peine, puisqu’on en avait dix-sept, je crois. Elle avait traversé la cuisine en râlant comme une petite furie pendant que ses deux sœurs faisaient semblant de chercher avec elle, le visage parfaitement innocent.
Elles adoraient l’embêter.
Mais il existait une règle implicite : personne d’autre n’avait le droit de s’y risquer.
Je l’ai appris à mes dépens après m’être moqué un peu trop ouvertement de la petite dernière. Résultat : deux grandes sœurs furieuses et un avertissement très clair concernant ma survie si je recommençais.
Je souris malgré moi en repensant à cette scène. Il y a, dans la mécanique entre frères et sœurs, une mécanique qui m’échappe parfois. Et avec des jumelles dans l’équation, c’est pire.
Quittant l’habitacle, je claque doucement la portière avant de rejoindre Maëlle, occupée à fouiller dans son sac à main.
Devant nous, la crêperie des Chênes bourdonne déjà d’activité. Les voix et les rires s’échappent par la porte laissée ouverte, mêlés aux délicieuses odeurs de galette.
Je reste une seconde immobile sur le trottoir, observant les maisons en pierre que je connais depuis toujours et qui semblent n’avoir presque pas changé.
Deux cyclistes passent en riant, suivis par une famille chargée de sacs à dos et de chaussures de randonnée. Des touristes, sans doute. À cette période de l’année, ils commencent à affluer, attirés par la forêt, les légendes et tout ce qui gravite autour de Brocéliande.
Je laisse mon regard glisser à travers la rue, longer la promenade qui borde l’étang, puis se poser sur les arbres de l’autre côté. Les chênes. Les hêtres. Les sentiers que je pourrais encore parcourir les yeux fermés malgré les années passées ailleurs.
Des souvenirs reviennent sans effort. Les descentes à vélo lancées beaucoup trop vite sur les chemins de terre. Les baignades improvisées l’été. Les soirées qui s’étiraient derrière la maison des Le Guern jusqu’à ce qu’un parent vienne nous rappeler que la nuit existait aussi pour dormir.
Maëlle et moi étions presque inséparables à l’époque. Nolwenn traînait souvent avec nous. Et parfois, la petite dernière essayait de suivre le mouvement avec l’obstination silencieuse des gamins qui refusent d’être laissés de côté.
Je baisse les yeux vers le paquet que je tiens toujours entre les mains.
Le temps a passé depuis. Beaucoup de choses ont changé. D’autres non.
Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi mon père avait quitté Paimpont pour Rennes au moment de sa retraite. Enfin… si. Il y avait une femme derrière cette décision. Une femme et une nouvelle vie qu’il semblait avoir envie de construire loin d’ici.
Mais malgré ça, je sais qu’il aimait profondément cet endroit. Il suffisait de l’entendre parler de la forêt ou de la maison pour comprendre que Paimpont ne l’avait jamais vraiment quitté.
Et au fond, je crois que c’est pareil pour moi.
Sinon, je ne serais pas revenu.
Mon regard remonte vers les toits en ardoise, les façades familières, les silhouettes qui circulent autour de l’étang.
Revenir ici m’a demandé un peu de temps. Quelques hésitations aussi. Pas à cause de la maison ni même des travaux. Plutôt à cause de ce que ça représentait réellement : cesser de considérer cet endroit comme celui où je revenais de temps en temps… pour recommencer à y vivre.
Maëlle me donne un coup de coude dans les côtes.
— Tu comptes rester planté là encore longtemps ?
Je tourne la tête vers elle avec un sourire.
— Je te signale que j’attendais surtout que tu arrêtes de fouiller dans ton sac comme si tu avais perdu un organe vital, la rembarré-je.
— Je cherche mes clés.
— Tu n’en as pas besoin pour entrer ici.
Elle me fusille du regard pendant que j’avance déjà vers l’entrée avant de lui adresser une petite révérence théâtrale.
— Madame.
Maëlle lève les yeux au ciel, mais passe devant moi sans se faire prier davantage.
À peine la porte franchie, la chaleur et le bruit des conversations nous enveloppent aussitôt. L’établissement est déjà bien rempli. Des visages familiers se tournent dans notre direction, certains me saluent d’un signe de tête, mais je n’ai même pas le temps de détailler la salle qu’Anne nous repère.
— Maëlle !
Elle contourne une table avec son énergie intarissable et vient à notre rencontre.
— Tu es en retard, ma chérie, ronchonne-t-elle en embrassant sa fille sur les deux joues.
— Je sais, je sais… désolée.
Maëlle grimace avant de me désigner d’une main.
— Mais j’ai une très bonne excuse.
Anne tourne la tête vers moi et son visage s’illumine aussitôt.
— Anthony ! Comme je suis contente que tu sois là !
Elle me prend dans ses bras sans me laisser le temps de réagir, et un petit rire surpris m’échappe avant de lui rendre son étreinte.
— Ça me fait plaisir de te voir, Anne.
Elle se recule pour mieux m’observer avec attention, les mains toujours posées sur mes bras.
— Ça faisait trop longtemps qu’on ne t’avait pas vu ici.
Je souris doucement sans trop savoir quoi répondre. Parce qu’au fond, elle n’a pas tort. Ces dernières années, mes passages à Paimpont ont surtout ressemblé à des allers-retours rapides, jamais à de vraies visites.
— C’est génial que tu aies pu venir aujourd’hui, ajoute-t-elle. Winny va être contente.
Je me passe une main dans les cheveux avec un léger flottement.
Elwenn et moi n’avons jamais été proches, en réalité. Elle est juste la petite sœur de Maëlle et Nolwenn. Celle qui gravitait autour de nous quand on était plus jeunes avant de finir par tracer sa propre route.
Si je suis là aujourd’hui, c’est avant tout pour faire plaisir à Maëlle… et parce qu’Anne m’a pratiquement interdit de refuser l’invitation.
— Désolé pour le retard, me contenté-je de répondre en levant le paquet que je tiens toujours. C’est un peu de ma faute.
Anne arque un sourcil amusé.
— Ah oui ?
— Je voulais éviter de débarquer les mains vides à l’anniversaire de ta fille. Alors on a fait l’aller-retour jusqu’à Rennes pour trouver un cadeau qui pourrait lui plaire.
Un sourire attendri étire aussitôt ses lèvres.
— Anthony… tu n’étais vraiment pas obligé.
— Je sais. Mais j’ai eu de bons conseils.
Je lance un regard en coin à Maëlle, qui grimace légèrement sans chercher à nier quoi que ce soit. Anne glisse alors son bras sous le mien avec naturel pour nous entraîner plus loin dans la salle.
— Venez, elle est là-bas.
Je la suis entre les tables tandis que Maëlle marche déjà devant nous, saluant au passage plusieurs personnes qu’elle connaît.
La table qu’elle vise est occupée par plusieurs visages familiers. Nolwenn discute avec leur cousine Tiphaine, un verre de cidre à la main. À côté d’elle se trouvent deux jeunes femmes que je connais rapidement de vue. Des amies d’Elwenn, si ma mémoire est bonne.
La première est grande, ses cheveux blonds attachés en une longue tresse qui tombe sur son épaule. Elle possède ce genre de sourire facile qui donne l’impression qu’elle passe la moitié de son temps à rire.
La seconde est plus petite, avec des boucles sombres encadrant son visage et une paire de lunettes rondes qui lui donnent un air studieux… jusqu’à ce qu’elle sourie à son tour.
Lorsque Maëlle arrive à leur hauteur, les conversations s’interrompent aussitôt.
— Maëlle ! s’exclame Nolwenn en se levant.
Mais sa sœur ne lui laisse même pas le temps d’enchaîner et contourne directement la table pour attraper la troisième Le Guern dans une étreinte énergique.
— Joyeux anniversaire !
Elwenn grogne une vague protestation pendant que Maëlle lui souffle quelques mots à l’oreille que je n’arrive pas à entendre.
Pendant ce temps, j’en profite pour saluer les autres.
— Anthony, ça me fait trop plaisir de te voir ! lance Nolwenn avant de venir me faire la bise avec un grand sourire.
Tiphaine, elle, me serre brièvement dans ses bras.
— Ça fait une éternité, souffle-t-elle.
— C’est vrai. Comment vas-tu ?
Elle ouvre des yeux immenses avant de détourner la tête avec une grimace.
— Joker.
Je n’insiste pas. Maëlle m’a parlé de son divorce il y a quelques semaines, juste assez pour me faire comprendre que le sujet restait sensible.
— Anthony ! s’écrie une voix aiguë.
Une petite silhouette aux cheveux bruns déboule de derrière une chaise avant de me percuter de plein fouet. Je baisse les yeux en éclatant de rire.
— Mila ! Comment va ma terreur préférée ?
La fille de Nolwenn m’enlace les jambes comme si elle avait peur que je disparaisse. Je pose une main sur sa tête pour ébouriffer ses cheveux, ce qui m’attire aussitôt un regard outré de sa part lorsqu’elle se recule.
— Maman a dit que tu allais habiter ici maintenant, annonce-t-elle avec un sérieux comique.
— On dirait bien, oui.
Je jette un regard vers Nolwenn, qui hausse les épaules avec un sourire coupable.
— Les enfants retiennent tout.
— C’est vrai, confirme Mila avec beaucoup de gravité.
Je lui adresse un clin d’œil.
— Dans ce cas, je vais devoir faire très attention à ce que je dis.
Elle hoche la tête comme si c’était une information capitale avant de repartir entre les tables pour rejoindre les autres gamins.
Je me tourne vers les deux amies d’Elwenn.
— Salut Camille.
La blonde à la longue tresse me fait la bise avec un sourire lumineux.
— Ça fait longtemps, Anthony.
Je hoche la tête avant de me tourner vers la seconde.
— Léna.
Elle ajuste ses lunettes en souriant.
— Bonjour Anthony.
Puis mon attention finit par se poser sur la dernière personne que je n’ai pas encore saluée. Elwenn. Occupée à se chamailler avec Maëlle, les bras croisés et les lèvres pincées dans une expression faussement agacée.
Je contourne la table, le paquet toujours entre les mains, tout en l’observant un peu plus en détail.
Ça fait un bail que je ne l’avais pas vue.
Elle n’a plus grand-chose de la gamine qui suivait ses sœurs partout autrefois. Ses cheveux châtain foncé — les mêmes que ceux des jumelles et de leur père — tombent en mèches souples autour de son visage. Mais ce sont surtout ses yeux qui me surprennent lorsque Maëlle la tourne enfin vers moi d’une pression sur les épaules.
Verts.
Un vert clair presque étrange sous la lumière chaude de la crêperie. Rien à voir avec les yeux noisette de sa mère dont Maëlle et Nolwenn ont hérités toutes les deux.
Pendant une seconde, ça me percute un peu plus que prévu.
Elle se tient droite, les épaules légèrement rejetées en arrière, avec cette assurance tranquille qui n’existait pas quand elle essayait de suivre nos vélos sur les chemins derrière sa maison.
Le temps a clairement fait son travail.
Et cette pensée me prend sans crier gare.
Je lui tends finalement le cadeau.
— Bonjour Elwenn, la salué-je avec un sourire en coin. Bon anniversaire. Maëlle m’a aidé à choisir.
Son regard glisse du paquet jusqu’à moi avant qu’elle ne le récupère avec une légère grimace.
— Merci… je crois.
Maëlle éclate aussitôt de rire derrière elle.
— Oh, ça va, fais pas cette tête avant même d’avoir ouvert.
— Si tu l’as aidé à choisir, je pense être en droit de m’inquiéter, marmonne Elwenn.
Je réprime un sourire malgré moi alors qu’Anne profite de l’instant pour se reculer.
— Je vous laisse, les jeunes, dit-elle, accompagnant ses paroles d’un petit geste de la main.
Puis elle disparaît vers une autre table où son mari est installé avec plusieurs membres de la famille. En le voyant regarder dans notre direction, je lui adresse un signe de la main auquel il répond avec enthousiasme.
Nous finissons ensuite par nous asseoir autour de la table.
— Allez, ouvre ! ordonne Maëlle à sa sœur en lui désignant mon cadeau du menton.
— Maintenant ? grimace Elwenn.
— Ben, oui, patate ! glousse Léna. Moi je veux voir ce que c’est !
La jeune femme pousse un soupir théâtral avant de tirer le paquet vers elle. Tout en m’adressant un regard vaguement gêné, elle commence à défaire le papier avec précaution, comme si ralentir le processus pouvait modifier l’issue de la situation.
Je l’observe sans trop savoir pourquoi ça m’amuse autant.
Et pendant qu’elle tente sans nul doute de gagner du temps, une question me traverse malgré moi : comment quelqu’un peut-il détester à ce point son propre anniversaire ?
Je garde pourtant cette réflexion pour moi.
Finalement, elle ouvre complètement le paquet et découvre la boîte contenant les jumelles.
Pendant une fraction de seconde, elle reste immobile. Puis une lueur traverse son regard. Une étincelle discrète qu’elle essaie presque aussitôt de masquer avant de relever les yeux vers moi.
— Anthony… c’est trop.
Son regard clair accroche le mien avec une sincérité qui me prend légèrement au dépourvu.
— Mon Dieu, tu n’aurais pas dû. Je…
Le reste de sa phrase meurt sur ses lèvres alors que je hausse simplement les épaules.
— Maëlle m’a appris que tu passais ton temps dans la forêt, expliqué-je. Alors je me suis dit que ça pouvait servir. Mais si tu veux échanger…
Un léger sourire étire le coin de ses lèvres.
— Non, je… c’est parfait, souffle-t-elle en reposant les yeux sur la boîte. Merci beaucoup.
Ses doigts restent un instant crispés autour du carton, comme si elle craignait presque qu’on lui reprenne. Et contre toute attente, ça me fait plaisir. Beaucoup plus que ça ne devrait probablement.
À côté de moi, Maëlle récupère aussitôt son propre cadeau avec un enthousiasme inquiétant.
— À moi, maintenant !
Elwenn lève les yeux au ciel en décalant soigneusement la boîte de jumelles sur le côté, puis elle attrape le paquet que sa sœur lui tend avec un regard méfiant.
— Je m’attends au pire avec toi, marmonne-t-elle en observant le sac comme s’il allait lui exploser à la figure.
— Quelle image tu as de moi, franchement ?
— Une image construite sur vingt-six ans d’expérience.
Camille éclate de rire pendant que Maëlle affiche une innocence beaucoup trop travaillée pour être crédible.
Elwenn finit par plonger la main dans le sac et en sort un tissu noir qu’elle déplie devant elle.
Puis elle se fige.
Le silence tombe illico autour de la table.
Entre ses doigts pend un body noir qui n’a absolument rien à voir avec de l’équipement de randonnée.
Elwenn le tient à bout de bras, les joues virant instantanément au rouge.
— Maëlle…
— Quoi ? feint cette dernière avec un calme admirable.
— Sérieusement ? peste la benjamine en la fusillant du regard.
Maëlle se penche sur la table avec un sourire malicieux.
— Tu le mettras pour l’homme qui te fera enfin tourner la tête, se marre-t-elle.
Sur ces bonnes paroles, Nolwenn éclate de rire, bientôt suivi par Camille et Léna.
— Faudrait déjà qu’elle le trouve ! explose Camille entre deux gloussements.
— Notre petite sœur n’a pas exactement un caractère facile, renchérit Nolwenn avec beaucoup trop de plaisir.
— Super, merci pour votre soutien, marmonne Elwenn en essayant tant bien que mal de replier le vêtement.
Je détourne les yeux vers mon verre pour éviter de sourire davantage, même si mon cerveau, lui, a déjà décidé de me trahir en imprimant l’image beaucoup trop clairement.
Et vu la chaleur qui grimpe sur les joues d’Elwenn, je soupçonne qu’elle sait exactement ce qui se passe dans l’esprit de tout le monde autour de cette table.
Un éclat de rire fuse soudain d’un peu plus loin.
— On peut avoir un défilé pour juger du rendu ? lance une voix familière.
Je tourne la tête juste à temps pour voir Marcel Le Floch lever son verre avec un sourire provocateur.
— Marcel ! Ça va pas la tête ! le tance le père des filles en surgissant derrière lui.
— Quoi, j’ai rien dit de mal !
— C’est de ma fille que tu parles, alors t’iras te rincer l’œil ailleurs.
Cette fois, toute la salle éclate de rire tandis que le patron du café lève les mains en signe de reddition.
— Très bien, très bien… je ne dis plus rien.
— C’est préférable pour ta santé.
Marcel secoue la tête avec un air faussement offensé pendant que Yann s’éloigne déjà vers une autre table.
Face à moi, Elwenn fourre le body dans le sac avec une dignité toute relative, les joues encore rouges.
Je détourne les yeux une seconde, essayant de garder une expression parfaitement neutre alors que, malgré moi, une image se forme dans mon esprit. Celle d’une silhouette élancée. Des jambes longues. Des épaules fines. Un corps sculpté par les kilomètres de marche dans la forêt plutôt que par des heures enfermées dans une salle de sport.
Je me racle discrètement la gorge en secouant la tête pour chasser cette vision beaucoup trop précise à mon goût, et attrape mon verre.
Autour de la table, les conversations reprennent, même si Elwenn boude encore un peu dans son coin. Elle garde les bras croisés et les lèvres pincées, fait semblant d’écouter Nolwenn raconter je ne sais quoi à Tiphaine.
Puis une petite silhouette se glisse entre les chaises. Mila.
Avec tout le sérieux du monde, elle s’approche de sa tante et lui tend une feuille pliée en deux. Elwenn baisse les yeux dessus, surprise.
Je n’entends pas ce que sa nièce lui murmure, mais je vois très clairement le changement qui traverse son visage lorsqu’elle ouvre la feuille. Ses épaules se détendent. Ses traits s’adoucissent. Et, pour la première fois depuis notre arrivée, un vrai sourire apparaît enfin.
Je l’observe malgré moi pendant qu’elle se penche vers Mila pour lui répondre à voix basse avant d’embrasser le sommet de son crâne. La petite repart avec l’air extrêmement fier d’elle.
Je détourne les yeux avec un léger sourire tandis que Maëlle entreprend déjà de remplir nos verres et que les conversations redémarrent dans tous les sens.
— Au fait, Anthony, m’interpelle Léna. Tout le monde parle de ton projet pour la maison Keravel.
Je retiens une grimace alors que les discussions s’éteignent autour de la table.
Ça me gonfle un peu d’être devenu le sujet de conversation du village, mais je mentirais en disant que je ne m’y attendais pas. À Paimpont, les nouvelles circulent plus vite que le vent. Tout le monde se connaît, et avec les artisans qui défilent au manoir depuis plusieurs jours, il était évident que les questions allaient commencer.
Sans compter que j’ai eu la brillante idée d’en parler à Marcel Le Floch. Autrement dit : la plus grande commère du village. Et toute la Bretagne doit être au courant à l’heure qu’il est.
— C’est vrai, ajoute aussitôt Camille en se penchant vers moi. C’est une maison qui est dans ta famille depuis quoi… deux siècles ?
— Un peu plus, je crois.
Je prends une gorgée de cidre avant de continuer.
— Elle a été construite au début du XVIIIe siècle. L’un de mes ancêtres l’a fait bâtir quand il est venu s’installer ici.
— Et tu veux en faire un hôtel ? demande Tiphaine. C’est ce que nous a raconté Marcel.
Qu’est-ce que je disais…
Je hoche la tête.
— Oui. Mais pas un énorme complexe ou un truc du genre. Plutôt un petit hôtel de charme. La maison est beaucoup trop grande pour une seule personne et elle a besoin de gros travaux même si je n’y habitais pas. Alors, autant lui redonner vie au lieu de la laisser dépérir.
Maëlle me lance un regard curieux.
— Tu comptes faire combien de chambres ? poursuit la jeune femme.
— J’en ai prévu sept.
— C’est tout ? s’étonne Camille.
— Oui. L’idée, ce n’est pas de transformer le manoir en usine à touristes. Je veux garder l’esprit de la maison… et éviter de dénaturer le coin.
Je fais tourner mon verre entre mes doigts avant d’ajouter :
— Je veux bosser avec des artisans du secteur, utiliser des matériaux les plus durables possible, limiter l’impact sur la forêt autour. Un endroit calme, où les gens viennent vraiment pour décrocher. Pas juste dormir et repartir.
Léna hoche lentement la tête.
— Vu comme ça, ça donne envie.
Plusieurs personnes approuvent autour de la table.
— Ça va quand même attirer encore plus de touristes, fait remarquer Elwenn.
Son ton n’est pas agressif, mais suffisamment sec pour me faire relever les yeux vers elle.
Elle me regarde droit dans les yeux, les traits légèrement tendus.
— Ce n’est pas déjà le cas ? demandé-je en gardant une voix posée.
Elle arque un sourcil, puis ouvre la bouche pour répondre, mais je reprends avant qu’elle ne le fasse :
— Les gens viennent pour Brocéliande depuis des années. Un hôtel de plus ou de moins ne changera pas grand-chose.
Je marque une courte pause avant d’enchaîner :
— Le vrai problème, ce n’est pas forcément le tourisme. C’est la manière dont on le fait.
Cette fois, son regard se modifie légèrement.
— Et toi, tu comptes le faire comment ? s’enquit-elle.
Sa manière de poser la question ressemble moins à une attaque qu’à un test.
Je m’adosse un peu plus à ma chaise.
— En évitant justement de transformer l’endroit en attraction géante. Peu de chambres. Pas d’activités envahissantes. Pas question de bétonner quoi que ce soit autour de la maison.
Je soutiens son regard sans détour.
— J’ai grandi ici moi aussi, Elwenn. Je n’ai pas envie de voir cet endroit devenir n’importe quoi.
Le silence retombe autour de la table tandis que face à moi, ses yeux verts restent accrochés aux miens une seconde de plus que nécessaire.