Merci énormément pour ton intérêt pour cette histoire 🤍

Tu trouveras ci-dessous le premier chapitre de Tout a dérapé à cause des lucioles.

Installe-toi avec un bon café (ou un truc bien frais, c’est selon 😏) et profite d’un petit moment de lecture avec ce premier chapitre.

Bonne lecture !


Chapitre premier

Certaines personnes rêvent de grandes fêtes. Personnellement, je rêve surtout d’une sortie de secours.

Comethru | Jeremy Zucker

Elwenn

Les anniversaires, c’est une invention des gens qui aiment attirer l’attention sur eux. 

Je n’ai jamais vraiment compris le concept.

Encore moins quand il s’agit du mien. 

Vingt-six ans, et me voilà coincée dans la crêperie familiale, avec une guirlande en papier qui ressemble à une décoration de kermesse et une mère convaincue que c’est absolument indispensable à mon bonheur. 

— Winny, attrape-moi la chaise, j’arrive pas à accrocher ça toute seule ! 

Je lève les yeux vers le plafond en poussant un soupir théâtral, les mains occupées à démêler une guirlande récalcitrante. Autour de moi, l’odeur de beurre fondu et de pâte à galette parvient de la cuisine et embaume doucement la salle, un parfum qui colle à la peau depuis l’enfance. 

— Tu sais qu’on pourrait aussi… ne rien accrocher du tout ? proposé-je. 

Maman, debout au milieu de la pièce, se retourne vers moi avec un regard outré. 

— Elwenn. 

Mon prénom, prononcé avec ce ton-là, signifie que la discussion est terminée. 

Je pose la décoration sur le comptoir et attrape la chaise malgré moi. 

— Franchement, c’est ridicule. 

— Ce qui est ridicule, c’est de faire la tête le jour de ton anniversaire. 

Je retiens un soupir tandis qu’une sensation fugace traverse ma poitrine avant de se dissiper aussitôt. 

Je lui tends la chaise, et elle grimpe dessus avec l’agilité d’une femme qui a passé sa vie à crapahuter entre les tables. Quelques secondes plus tard, la guirlande pend mollement entre deux poutres et les fanions rouges et jaunes tournent doucement dans le courant d’air de la porte entrouverte. 

— On dirait la fête du boudin, marmonné-je en contemplant le résultat. 

Maman pince les lèvres. 

— C’est très joli, corrige-t-elle. 

— C’est… coloré. 

Dans la cuisine derrière moi, une spatule frappe le bord d’une billig. 

— Arrête de râler et viens goûter la pâte, Winny ! m’alpague mon père. 

Je n’hésite pas une seconde et file le rejoindre, trop contente de trouver une excuse pour échapper aux décorations. 

Depuis une bonne heure maintenant, il est retranché derrière ses plaques, les manches retroussées, concentré sur ses galettes. La chaleur de la billig rosit légèrement sa peau, mais son geste reste parfaitement maîtrisé. 

Je m’approche sans un mot, me cale à côté de lui et observe quelques secondes le mouvement régulier de son rozell sur la pâte. Il retourne la galette avec assurance avant de la faire glisser dans une assiette. 

Sans attendre, j’en arrache un morceau du bout des doigts pour le porter à ma bouche. 

— Trop de sel. 

Il ne relève même pas les yeux. 

— Menteuse. 

Un sourire me vient malgré moi. 

— Je suis guide nature, pas critique gastronomique ! répliqué-je en haussant les épaules. 

— Ce qui veut dire que tu devrais retourner dans ta forêt au lieu de jouer les empêcheuses de tourner en rond avec ta mère. 

— Mais Yann ! s’écrit maman depuis la salle. Ne lui dis pas des choses pareilles, voyons ! Elle serait capable de le prendre au pied de la lettre ! 

Je glousse malgré moi alors que mon père grimace. 

— Et je peux te dire que si ça arrive, tu en entendras parler pendant un moment ! ajoute-t-elle. 

Je secoue la tête, amusée malgré moi. 

Mes parents me connaissent mieux que personne. Ils savent que je préfère mille fois être là-bas, entre les arbres avec mon chien, plutôt qu’ici, où tout est plus assourdissant avec les ustensiles de cuisine, les voix des clients, les chaises qu’on déplace. 

J’aime aller me promener tôt le matin, quand la brume flotte encore entre les chênes et que les seuls bruits sont ceux des oiseaux ou des lapins qui gambadent dans les fourrés. 

Mais ici, c’est aussi chez moi. C’est là que j’ai grandi et, même si je chéris le calme de la forêt, je ne refuse jamais d’apporter mon aide à mes parents. Et puis, cet endroit, la crêperie des Chênes, fait partie de ma famille. 

— Winny ! m’interpelle ma mère. 

Je fais volte-face pour la voir en train d’agiter la guirlande au-dessus de sa tête. 

— Elle penche, se plaint-elle.

— C’est une guirlande, maman, pas un pont suspendu. 

— Monte sur une chaise et aide-moi. 

Je croise les bras. 

— Non. 

— Elwenn. 

Je soupire pour la seconde fois et m’exécute en ronchonnant. 

Quand je me retrouve debout sur la chaise, les bras levés pour redresser les fanions, la porte d’entrée s’ouvre en grand dans un grincement familier et un courant d’air s’engouffre dans la salle. 

— Oh ! Ça sent bon les galettes ! lance une voix joyeuse. 

Je me penche légèrement pour regarder par-dessous la guirlande et aperçois mon oncle Hervé qui pénètre dans la pièce, suivi de ma tante Claire et leurs deux fils, qui ont grandi beaucoup trop vite depuis la dernière fois que je les ai vus. 

— Salut la compagnie ! ajoute-t-il en, frottant ses mains comme s’il s’apprêtait déjà à manger. 

— Bonjour, Hervé, réplique ma mère avec son sourire de parfaite maîtresse des lieux. Vous êtes en avance. 

Je redescends de la chaise en prenant mon temps, espérant gagner quelques secondes de répit. Peine perdue. Ma tante Claire m’attrape avant même que j’aie posé les deux pieds par terre. 

— Bon anniversaire, ma grande ! 

Elle me serre contre elle avec un enthousiasme débordant. 

— Merci, marmonné-je en répondant à son étreinte avec un rictus crispé. 

— Vingt-six ans déjà ! glapit-elle en me regardant comme si j’étais soudain devenue une espèce rare. 

— Eh ouais, le temps passe. 

Derrière elle, mon cousin Malo ricane. 

— Toujours aussi aimable, Winny, pouffe son frère Titouan. 

Je ne prends pas la peine de répliquer, levant les yeux au ciel, alors que du bruit résonne en provenance de l’entrée. 

— Joyeux anniversaire ! s’écrie ma sœur aînée Nolwenn.  

Ses bras sont chargés d’un énorme bouquet de fleurs qui manque de lui cacher la figure, mais je distingue sans mal ses yeux noisette et son sourire lumineux, le même que sa jumelle Maëlle, à ceci près que Nolwenn est un peu plus dans la retenue. 

Derrière elle, notre cousine Tiphaine referme la porte avec le pied, en équilibre précaire avec une grosse boîte dans les mains. Ses cheveux roux s’échappent en mèches désordonnées autour de son visage, et malgré son air concentré, je perçois cette fragilité qu’elle ne parvient pas tout à fait à masquer ces derniers temps. 

— On a trouvé ça sur le marché, annonce ma sœur en déposant les fleurs sur une table. Bon, techniquement, c’est surtout Tiph qui les a repérées. 

— Parce que quelqu’un devait bien t’empêcher de repartir avec un cactus, ajoute notre cousine en plaçant la boîte à côté du bouquet. 

J’arque un sourcil. 

— Un cactus ? répété-je. 

— Il était mignon, se défend Nolwenn. 

— C’était un cactus de vingt centimètres avec des épines, précise Tiphaine. 

— Et ? 

Je hausse les épaules. 

— Ça aurait été dans le thème, marmonné-je pas trop fort. 

— Quel thème ? demande Nolwenn. 

Je jette un coup d’œil en direction de ma mère, occupée un peu plus loin à discuter avec Claire. 

— Survivre à mon anniversaire, soufflé-je en me rapprochant de ma sœur.  

Tiphaine éclate de rire. 

— Toujours aussi dramatique ! 

— Toujours aussi lucide, grogné-je. 

Nolwenn passe un bras autour de mes épaules, et sa chaleur familière m’arrache malgré moi un début de sourire. 

— Tu pourrais faire un effort quand même. C’est ta fête. 

— C’est bien le problème. 

Je détourne le regard une seconde. Il y a des dates qui ne changent pas, même quand tout le reste finit par s’adoucir. 

Autour de nous, la crêperie se remplit peu à peu des membres de notre famille et aussi d’amis. Mon père sort de la cuisine, pendant que je fais bonne figure et accueille tout le monde avec maman, avec une première assiette d’amuse-bouches faits de galettes garnies de rillettes de thon, immédiatement interceptée par mon oncle Hervé. 

Les conversations vont bon train, la salle s’anime tandis que les odeurs de beurre et de pâte chaude nous enveloppent. Et moi, je me retrouve piégée au milieu de tout ça. 

— Allez, arrête de faire cette tête, me conseille Nolwenn en me tendant un verre de cidre. 

— Je ne fais pas la tête. 

— Si. 

— Non. 

Tiphaine nous observe avec un sourire en coin. 

— Les années passent, mais vous ne changez pas toutes les deux. 

Je lève mon verre malgré moi. 

— À ma survie jusqu’à la fin de cette journée ! 

— À ton anniversaire, corrige ma sœur. 

— C’est pareil. 

Je bois une longue gorgée avant de reposer le verre sur une table. 

— Je reviens, m’excusé-je. 

— Tu vas où ? s’enquiert aussitôt Nolwenn. 

— Aux toilettes. C’est fou comme les fonctions biologiques existent encore même le jour de son anniversaire. 

J’arrache un nouveau gloussement à Tiphaine. 

— Elle est en forme. 

Je leur adresse un petit salut ironique avant de me faufiler entre les tables. 

En chemin, j’évite un cousin qui brandit une galette comme un trophée et m’éclipse dans le couloir qui mène aux sanitaires. La porte sitôt refermée derrière moi, je laisse échapper un soupir. 

Un peu de calme…

Je fais ce que j’ai à faire, me lave les mains, et reste une seconde de trop à observer mon reflet dans le miroir. 

Vingt-six ans

Je hausse les épaules. 

Et rien n’a vraiment changé. 

Quand je ressors, la rumeur joyeuse de la salle m’engloutit à nouveau. Je rejoins Nolwenn et Tiphaine, désormais en compagnie de deux figures incontournables de Paimpont. 

Marcel Le Floch, le patron du café de la Place, est appuyé contre le dossier d’une chaise avec l’air satisfait de quelqu’un qui vient de s’incruster dans une conversation sans y avoir été convié.  

À côté de lui, Marguerite Le Bihan observe la salle d’un regard attentif. 

Je ralentis un peu en approchant. Avec ces deux-là, on n’échappe jamais très longtemps aux histoires du village. 

— Ah, voilà l’héroïne du jour ! lance Marcel en m’apercevant.  

— Si c’est une tentative de flatterie pour avoir une galette gratuite, c’est raté. 

— Quelle ingratitude, soupire-t-il en portant une main dramatique à son cœur. 

Marguerite me sourit tendrement. 

— Joyeux anniversaire, ma petite. 

— Merci, Marguerite. 

Je prends place à côté de Nolwenn pendant que Marcel reprend le fil de sa discussion sans attendre. 

— Enfin bon, tout ça pour dire que ça va bouger là-haut. 

Je fronce légèrement les sourcils. 

— Là-haut ? répété-je. 

— La maison Keravel, précise Tiphaine. 

Marcel hoche la tête. 

— J’expliquais à ta cousine qu’Anthony est revenu pour de bon, apparemment. 

Le nom glisse dans la conversation comme un galet dans l’eau. 

Je hausse les épaules. 

— Ah. 

Voilà tout ce que je trouve à articuler avant de me resservir un verre, l’information ne m’intéressant pas plus que ça. 

— Il a hérité de la maison de son père, continue Marcel. Une sacrée bâtisse quand même. 

— Elle était fermée depuis des années, ajoute Nolwenn. Didier vivait dans un appartement à Rennes depuis pas mal de temps. 

— Oui, mais ça ne va pas durer, reprend l’homme avec un sourire qui annonce déjà la suite. 

Marguerite incline un peu la tête en se penchant en avant. 

— Les artisans sont passés plusieurs fois cette semaine, énonce-t-elle. 

— Et il paraît qu’il veut y faire des travaux importants, renchérit Marcel. 

J’avale une gorgée de mon verre. 

— C’est ce que font la plupart des gens dans les maisons qu’ils récupèrent, lâché-je. 

— Pas comme ça, précise Marcel. 

Il me regarde avec ce petit air malicieux qui signifie qu’il a du potin. 

— Apparemment, il a un projet. 

Je croise les bras pendant que Tiphaine attend la suite avec impatience, si j’en crois la mine qu’elle affiche. 

— Et ? demande-t-elle. C’est quoi ce projet ? 

— Il veut la transformer en hôtel, déclare-t-il alors. 

Je garde le visage impassible alors que ma cousine s’extasie de cette révélation. Pour ma part, j’étais déjà au courant par le biais de Maëlle, qui se trouve être la meilleure amie d’Anthony. 

J’avale une nouvelle gorgée de cidre en balayant la salle du regard, lassée des commérages. 

— Au moins, Marcel, ça te fera plus de clients au café, approuve Marguerite avec un sourire. Et plus de clients pour vos parents, les filles. 

Je hoche vaguement la tête pendant qu’une personne rit à une autre table. Des chaises grincent, des verres s’entrechoquent, et moi, dans tout ce brouhaha, j’éprouve l’envie de prendre l’air. 


Et si tu veux lire la suite, le roman complet sera dispo chez ton libraire préféré ou dans l’abonnement de ton choix dès le 31 juillet. En attendant, tu recevras le chapitre 2 dimanche prochain. 

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