Tu trouveras ci-dessous le chapitre 3 de Tout a dérapé à cause des lucioles.

Installe-toi avec un bon café (ou un truc bien frais, c’est selon 😏) et profite d’un petit moment de lecture.


Chapitre 3

Brocéliande a survécu aux légendes, aux incendies et aux siècles. Les visiteurs en baskets blanches restent son plus grand défi.

Ends of the Earth | Lord Huron

Elwenn

La lumière de ma lampe de chevet perce l’obscurité de la chambre lorsque je tends la main pour l’allumer. Pendant quelques secondes, je reste assise au bord du lit, encore engourdie par le sommeil, les cheveux en bataille et l’esprit flottant quelque part entre la nuit et le matin. 

Le silence enveloppe l’appartement, à peine troublé par le craquement du vieux parquet sous mes pieds quand je me lève. 

Je traverse la pièce et ouvre la fenêtre avant de pousser le volet grinçant. L’air frais du matin s’engouffre aussitôt dans la chambre, chargé d’humidité. Je ferme les yeux un instant et inspire profondément tout en écoutant les oiseaux qui chantent déjà. 

Au-dessus des toits du bourg, le ciel diffuse une lumière bleutée très pâle qui annonce une belle journée. Aucun nuage à l’horizon. 

Je m’appuie contre l’encadrement de la fenêtre et laisse mon regard glisser dans la rue déserte. À cette heure-ci, la plupart des gens dorment encore, bien à l’abri sous leur couette. Moi, ça fait longtemps que je préfère les matins au reste de la journée. 

En me penchant un peu, j’aperçois la devanture de la petite boutique ésotérique du rez-de-chaussée de l’immeuble, une ancienne bâtisse reconvertie en commerce et un appartement au-dessus, le mien. 

D’ici quelques heures, Mélissa ou Bastien viendra ouvrir et installer les présentoirs devant la porte. À la belle saison, les touristes adorent leur boutique. Entre les attrape-rêves suspendus aux poutres, les bâtons d’encens qui parfument l’air jusque dans la cage d’escalier et les pierres aux vertus plus ou moins mystiques, l’endroit attire toujours du monde. 

Et honnêtement, je comprends pourquoi. 

Il y a un côté réconfortant dans cette manière qu’ont les gens de venir chercher ici un peu de magie, même minuscule. Une pierre glissée dans une poche. Un pendule acheté sur un coup de tête. Une croyance discrète à laquelle se raccrocher pendant quelques jours ou plus. 

Moi-même, je ne peux pas prétendre être totalement étrangère à tout ça. 

Hier encore, Mélissa m’a offert un bracelet en agate mousse pour mon anniversaire en affirmant que cette pierre aidait à garder l’esprit calme et enraciné. J’ai levé les yeux au ciel en la remerciant… avant de le poser malgré tout sur une fleur de vie sur ma table de nuit en rentrant. 

Je referme la fenêtre à moitié, juste assez pour laisser entrer l’air frais, puis quitte ma chambre pour rejoindre la cuisine. 

Mon appartement est petit, mais il me convient parfaitement : une pièce principale, une chambre, une salle de bains minuscule et cette cuisine où je prépare toujours le même petit déjeuner. 

Quand je traverse le séjour, une paire d’yeux ambrés s’ouvre aussitôt depuis le panier installé près du canapé. 

— Tu as bien dormi ? 

Kael relève la tête avant de s’étirer longuement. Même à moitié réveillé, mon chien-loup tchécoslovaque conserve cette allure de créature sauvage qui attire les regards. Son pelage gris et fauve accroche la lumière du matin pendant qu’il vient poser son museau contre ma main. 

— Bonjour Kael, murmuré-je en lui grattant l’arrière des oreilles. 

Sa queue remue lentement, mais monsieur garde sa dignité intacte. Hors de question pour lui de montrer un enthousiasme débordant. 

— Je me dépêche, et on va bientôt y aller. 

Ses oreilles se redressent aussitôt. Le mot balade n’a même pas besoin d’être prononcé pour qu’il comprenne. Cela dit, Kael ne se précipite pas pour autant. Après un regard dans ma direction, il retourne dans son panier s’allonger. 

Je secoue la tête avec un sourire avant de rejoindre la cuisine. 

La cafetière se met à gargouiller pendant que je tartine de beurre salé deux tranches de pain, tout en repensant malgré moi à la veille. 

Mon anniversaire à la crêperie, avec la salle pleine à craquer, et mes sœurs qui n’en manquent pas une pour me faire tourner en bourrique. Les jumelles ont toujours eu un talent particulier pour ça, mais Maëlle a été trop loin à mon goût. 

Je grimace en revoyant très distinctement le fameux cadeau. 

Un body. Et devant toute la famille et les amis ! 

Je porte ma tasse à mes lèvres en essayant d’ignorer la chaleur qui me revient aussitôt aux joues rien qu’en y repensant. 

La honte…

Il faut vraiment s’appeler Maëlle Le Guern pour oser offrir ce genre de truc à sa petite sœur sous le regard amusé de la moitié du village. Et comme si ça ne suffisait pas, Marcel Le Floch a évidemment trouvé le moyen d’en rajouter une couche en demandant un défilé. 

Je pourrais encore disparaître sous terre rien qu’en y repensant. 

Je secoue la tête en laissant échapper un souffle amusé avant de terminer mon café. L’image de notre tablée me revient. Les discussions qui partaient dans tous les sens. Les débats sur le projet du manoir Keravel. Et Anthony, assis au milieu de tout ça, à parler de son hôtel avec ce calme agaçant qui donnait l’impression qu’il avait déjà réfléchi à chaque détail. Ce qui est certainement le cas, on ne se lance pas dans un tel projet sans base solide. 

Je repense à sa manière d’expliquer les choses. Aux matériaux durables qu’il a évoqués. À sa volonté de préserver l’endroit. 

Je ne peux pas dire qu’il parlait comme quelqu’un qui voulait transformer cet endroit en parc d’attractions géant. 

Et ça m’agace presque davantage. 

Parce qu’au fond, je comprends ce qu’il essaie de faire. Les visiteurs font vivre le coin. Ils remplissent les restaurants, les commerces, les chambres d’hôtes… et permettent aussi à des gens comme moi de travailler ici toute l’année. Sans ça, je n’aurais probablement pas cet appartement au-dessus d’une boutique ésotérique. 

Mais il existe une différence entre accueillir des gens… et laisser un endroit perdre ce qui le rend vivant. 

C’est cette frontière-là qui m’inquiète toujours. 

J’engloutis ma tartine avant de remplir deux gourdes d’eau. Puis je retourne dans le séjour récupérer mon sac abandonné au pied de la table, sous le regard attentif de Kael. 

J’y glisse mon carnet, les gourdes et un petit en-cas pour la randonnée du matin, puis vérifie la trousse de premiers secours avant de refermer la fermeture éclair. 

Ensuite, je file dans la salle de bains me préparer rapidement. 

Quand je reviens dans l’entrée quelques minutes plus tard, cette fois, Kael est debout pour de bon. Posté devant la porte, les oreilles dressées, il pose sur moi un regard d’une intensité qui ne laisse aucun doute sur ses priorités actuelles. 

— Oui, j’arrive. 

Je m’assieds sur le petit banc contre le mur pour enfiler mes chaussures de randonnée. Une fois les lacets serrés, j’attrape une veste légère que je passe sur mes épaules avant de récupérer la laisse de mon chien. 

Quand j’ouvre enfin la porte, Kael s’élance aussitôt sur le palier avec cette démarche silencieuse qui lui donne parfois l’air d’une ombre vivante. Nous descendons l’escalier étroit et, quelques secondes plus tard, nous voilà dehors. 

Le village s’éveille doucement. 

Quelques volets commencent à s’ouvrir dans les maisons voisines, mais les rues restent encore calmes. J’aime ce moment suspendu où Paimpont appartient davantage aux oiseaux qu’aux visiteurs. 

Nous remontons la rue principale en direction de l’étang. Sa surface est presque lisse, à peine troublée par quelques cercles laissés par les poissons et les canards qui dérivent près des berges. Une légère brume flotte au-dessus de l’onde tandis que les premiers rayons du soleil filtrent entre les arbres. 

Comme chaque matin, j’emprunte le sentier qui longe l’étendue d’eau. 

Kael marche à mes côtés avant de prendre parfois un peu d’avance, le museau levé vers les odeurs transportées par l’air frais. De temps en temps, il s’interrompt pour observer un mouvement dans les buissons ou écouter un bruit que je suis incapable de percevoir. 

Avec sa silhouette élancée, ses oreilles dressées et sa manière de se déplacer sans bruit, il ressemble tellement à un loup que les touristes s’arrêtent souvent pour le regarder, mais à cette heure-ci, il peut gambader en toute tranquillité sans attirer l’attention de personne. 

Et moi aussi. 

Je respire profondément pendant que nous avançons le long du sentier. 

Franchement, j’ai quand même de la chance. Peu de gens peuvent dire qu’ils commencent leur journée d’une si belle façon, avec un étang noyé dans la brume, l’odeur des arbres et le silence de la forêt qui s’éveille lentement autour d’eux. 

Après une bonne demi-heure de marche, nous rentrons à l’appartement. 

Kael se dirige aussitôt vers sa gamelle d’eau et boit longuement pendant que je prends dans le frigo le sachet préparé la veille. 

Je verse le contenu dans sa gamelle : deux poussins décongelés et un morceau de viande. 

— Bon appétit. 

Kael ne se fait pas prier. Il attaque son repas avec l’efficacité tranquille d’un prédateur miniature. Je l’observe une seconde, accoudée au plan de travail, avant de récupérer mes clés sur la table. 

Pendant qu’il mange, je jette un coup d’œil à mon téléphone. Quelques notifications sans importance apparaissent à l’écran. Je les balaie du pouce avant d’ouvrir le mail envoyé par l’office du tourisme. 

La liste des participants s’affiche. 

Je parcours rapidement les huit noms en essayant d’imaginer le genre de groupe qui m’attend ce matin. 

Avec les randonneurs, c’est toujours un peu la loterie. 

Parfois, je tombe sur des gens vraiment curieux, attentifs, qui prennent le temps d’écouter et de regarder la forêt autrement. Ceux-là repartent souvent avec des étoiles plein les yeux et une véritable envie de respecter les lieux. 

Et puis, il y a les autres, ceux qui viennent surtout pour cocher une case sur leur programme du week-end ou des vacances. Ceux qui veulent une jolie photo et une anecdote sur Merlin avant de passer à autre chose. 

Je reverrouille mon téléphone alors que Kael termine déjà son repas. 

— Prêt à partir ? lui demandé-je en me dirigeant vers la porte. 

Trottinant à côté de moi, il jappe en remuant la queue et file dans l’escalier sitôt le battant ouvert. 

Je récupère mon sac, sa laisse, puis le suis dehors. 

Ma voiture est stationnée un peu plus loin sur le parking de la mairie. Kael grimpe à l’arrière dès que j’ouvre la portière, puis je m’installe derrière le volant après avoir balancé mes affaires sur le siège passager. 

La randonnée du jour ne part pas de Paimpont. Le groupe m’attend à Tréhorenteuc, un petit village niché au cœur de la forêt, à une dizaine de minutes de route d’ici. Là-bas, les sentiers plongent directement dans les coins les plus chargés de légendes de Brocéliande. 

Je démarre et quitte rapidement le village. 

Très vite, la route serpente entre les arbres, les bois se refermant autour de nous. Kael observe le paysage par la fenêtre arrière. Par moment, son museau vient m’effleurer le cou ou l’épaule, comme pour vérifier que je suis toujours là, ce qui m’arrache un sourire. 

Quelques minutes plus tard, les premières maisons de Tréhorenteuc apparaissent entre les arbres. Le village est minuscule, mais il dégage une atmosphère bien particulière. Peut-être à cause de l’église du Graal, ou simplement des légendes qui semblent s’accrocher ici à chaque pierre. 

Je gare la voiture sur le petit parking près du départ de la randonnée. 

À peine la portière arrière ouverte, Kael saute au sol avant de s’étirer longuement et de renifler l’air avec curiosité. 

— Pas de bêtise, murmuré-je en attrapant mon sac.

J’y suspends sa laisse sans pour autant l’attacher immédiatement. 

Quelques véhicules sont déjà garés, et je repère aussitôt mon groupe. Les randonneurs arrivent presque toujours en avance quand on leur promet des histoires de chevaliers, de fées ou de magie. 

Tout en m’approchant avec Kael à mes pieds, j’observe les personnes que je vais guider aujourd’hui. 

Un couple de retraités discute près du panneau d’information. Un peu plus loin, une femme tente visiblement de convaincre un adolescent de quitter son téléphone si j’en crois sa main tendue vers l’appareil. Deux jeunes femmes photographient déjà le paysage sous tous les angles pendant qu’un homme ajuste son appareil photo avec un sérieux presque cérémonieux. 

Les conversations se tarissent quand ils nous remarquent approcher. 

Il faut dire que Kael attire toujours l’attention. 

— Bonjour, lancé-je avec un sourire. 

Les regards passent de moi à mon chien. 

— Bonjour, répond le couple de retraités presque en même temps. 

L’une des jeunes femmes se penche légèrement en avant, fascinée. 

— Il est magnifique. C’est quoi comme race ? On dirait vraiment un loup. 

Je pose une main sur la tête de Kael, qui accepte les compliments en battant de la queue. 

— Merci. Il s’appelle Kael et c’est un chien-loup tchécoslovaque. 

L’adolescent lève enfin les yeux vers moi, son téléphone aux oubliettes. 

— C’est un vrai loup ? demande-t-il. 

Je souris. 

— Non. Mais il aime bien entretenir le doute. 

Quelques rires se font entendre pendant que je jette un coup d’œil à ma montre. 

— J’espère que personne n’a peur des chiens, sinon dites-moi et je l’attacherai, précisé-je en posant une main sur la laisse accrochée au sac. 

Tous me rassurent, me permettant de le laisser aller comme il veut. 

— Bien. Je crois que tout le monde est là, donc on va commencer. Je m’appelle Elwenn et je serai votre guide ce matin. 

Je marque une petite pause, le temps que chacun se concentre sur moi plutôt que mon toutou. 

— La balade durera environ trois heures. Nous allons traverser une partie de la forêt avant de rejoindre plusieurs lieux liés aux légendes de Brocéliande. 

Les deux jeunes femmes échangent un regard enthousiaste. 

— Avant de partir, il y a juste une règle importante. 

Je vois déjà certains sourires, comme s’ils s’attendaient à une longue liste de consignes compliquées. 

— On reste sur le sentier. 

Le soupir discret de l’adolescent manque de m’arracher un sourire. 

Je m’approche du bord du chemin et m’accroupis en désignant le sol recouvert de mousse et de feuilles mortes. 

— Ici, sous vos pieds, il y a des dizaines de petites pousses qui mettent parfois plusieurs années à grandir correctement. Et si chaque visiteur décide de faire un pas de côté pour une photo ou un raccourci, au bout de quelques mois, il ne reste plus rien. 

Le photographe baisse les yeux vers le sous-bois pendant que le couple de retraités observe la mousse avec curiosité. 

— La forêt paraît solide, mais elle est beaucoup plus fragile qu’on l’imagine, ajouté-je en me redressant. 

Je replace une mèche de cheveux derrière mon oreille avant d’esquisser un léger sourire. 

— Voilà. À part ça, profitez simplement de la balade. 

Je fais un geste vers le sentier. 

— On y va ? 

Le groupe se met en marche derrière moi et, très vite, nous quittons les dernières traces du village pour nous enfoncer sous les arbres. L’air devient plus frais, chargé d’odeurs de terre humide, de mousse et de feuilles encore gorgées de rosée. 

Quelques rayons de soleil traversent le feuillage au-dessus de nos têtes, dessinant des taches dorées sur le chemin. 

Kael trotte quelques mètres devant nous, connaissant parfaitement l’itinéraire et s’arrête parfois pour renifler une racine ou observer un oiseau qui s’envole. 

— Il ne s’éloigne jamais ? demande tout à coup l’une des jeunes femmes. 

— Non. Il aime trop savoir où je suis. 

Comme pour appuyer mes paroles, Kael tourne brièvement les oreilles dans ma direction avant de revenir marcher près de moi. 

Nous avançons encore quelques minutes dans un silence presque religieux. Puis, comme à chaque randonnée, les premières questions arrivent enfin.

— Vous travaillez ici depuis longtemps ? s’enquit la femme du couple de retraités. 

— Presque dix ans. J’ai débuté pendant les vacances scolaires alors que j’avais 16 ans. 

Elle ouvre de grands yeux surpris. 

— Eh bien… Et ça ne vous lasse jamais ? 

Je laisse mon regard glisser autour de nous avant de secouer doucement la tête. 

— Impossible, dis-je en désignant les arbres d’un mouvement de main. La forêt ne ressemble jamais tout à fait à la veille. La lumière change, les odeurs aussi. Et puis, il y a les saisons. 

Je ralentis légèrement avant de me tourner vers tout ce petit monde. 

— Et il y a les histoires. 

Le photographe me sourit, en posant une main sur son appareil. 

— Voilà ce que j’attendais. 

Le coin de mes lèvres s’étire tandis que nous atteignons un passage où le sentier serpente entre deux énormes chênes aux racines noueuses qui émergent du sol comme des serpents figés. 

— Vous connaissez la légende de l’endroit où nous allons ? 

Les regards s’attardent sur moi. Certains hochent timidement la tête, d’autres secouent les épaules avec une curiosité assumée. 

— Un peu… dit l’une des deux amies en week-end. C’est lié à Merlin, non ? 

J’acquiesce.  

— À Merlin, à Morgane… et surtout à l’amour. 

Je reprends la marche alors que Kael revient à mes pieds. 

— La forêt de Brocéliande est l’un des endroits où les légendes arthuriennes se sont enracinées le plus profondément. Ici, chaque pierre, chaque arbre semble avoir une histoire à relater.

Je ralentis pour m’assurer que tout le monde suit. 

— On raconte par exemple que Merlin lui-même a vécu dans ces bois. Qu’il y aurait observé les hommes, transmis son savoir… et peut-être même fini par s’y perdre un peu lui aussi.

Le photographe s’arrête un instant pour cadrer un vieux tronc couvert de mousse. 

— Et il est enterré ici ? demande-t-il sans quitter son viseur. 

— Certains disent qu’il est prisonnier, corrigé-je. 

Plusieurs regards se tournent vers moi. 

— Prisonnier de la fée Viviane, poursuivis-je avant de laisser planer un petit silence. Selon la légende, Merlin est tombé amoureux d’elle et lui a transmis son savoir. Mais un jour, Viviane aurait utilisé cette magie pour l’enfermer à jamais dans un cercle invisible. 

L’adolescent ouvre des yeux ronds. 

— Sérieux ? 

Je hausse les épaules, un sourire aux lèvres. 

— Dans les légendes, l’amour et la magie font rarement bon ménage. 

Quelques rires se font entendre tandis que nous poursuivons notre avancée sous les arbres. Progressivement, la forêt s’éclaircit un peu. Puis, au détour du chemin, une forme dorée apparaît entre les branches. 

— Voilà notre premier arrêt. 

Les visiteurs approchent pour admirer l’arbre recouvert de feuilles d’or qui scintillent sous la lumière matinale. 

Même après toutes ces années, l’endroit continue de produire le même effet. 

— L’Arbre d’or, annoncé-je. Il a été créé après un incendie qui a ravagé une partie de la forêt dans les années 90. Aujourd’hui, il symbolise la renaissance. Parce que même après une catastrophe, la nature peut retrouver sa beauté. 

Je les laisse quelques minutes prendre des photos, puis les entraîne plus loin, vers le Miroir aux fées, tout en leur narrant la légende des fées qui viendraient contempler leur reflet à la surface de l’eau lorsque la lune éclaire l’étang. Puis nous longeons le sentier bordé de mousse avant d’emprunter un passage plus escarpé qui grimpe entre les roches et les racines. 

Peu à peu, les premières pierres dressées apparaissent entre les arbres, annonçant notre prochaine étape. 

Je ralentis une nouvelle fois. 

— Nous allons maintenant pénétrer dans l’un des endroits les plus célèbres de Brocéliande. Le Val sans Retour. 

Je désigne le chemin qui s’enfonce entre les rochers. 

— Attention messieurs, ajouté-je avec un sourire malicieux. Vous pourrez entrer… mais peut-être pas ressortir. 

Le couple de retraités éclate de rire et l’homme lève les mains avec un air faussement inquiet. 

— Dans ce cas, je vais rester bien derrière ma femme. 

— Sage décision, je réponds tandis que les deux jeunes femmes gloussent derrière lui. 

Nous entamons la descente dans le vallon. 

Autour de nous, les roches dressées prennent des formes étranges. Certaines silhouettes semblent presque humaines sous certains angles, comme si la forêt avait figé des corps dans la pierre. 

Tout en avançant, je leur raconte l’histoire du Rocher des Faux-Amants et de ces hommes infidèles que Morgane aurait condamnés à rester prisonniers du Val. 

Le photographe mitraille chaque détour du sentier pendant que les autres lèvent régulièrement les yeux vers les falaises qui nous entourent. 

La piste serpente encore un moment avant de déboucher sur un petit replat couvert d’herbes et de mousse. Ici, les arbres s’écartent légèrement et la lumière traverse le feuillage par nappes dorées. L’endroit idéal pour faire une pause. 

— On va s’arrêter quelques minutes ici, annoncé-je au groupe. 

Certains étirent leurs jambes pendant que d’autres déposent leurs sacs au sol avec soulagement. Je leur fais signe de s’installer, m’asseyant moi-même sur une grosse racine qui émerge de la terre. Kael vient immédiatement se coucher contre mon mollet. 

J’en profite pour lui donner un peu d’eau avant de boire à mon tour à ma gourde tandis que tout le monde se rassemble devant moi en demi-cercle. 

Je prends une légère inspiration et commence mon récit : 

— On raconte que Morgane la fée s’est réfugiée dans ce vallon après avoir découvert l’infidélité de l’homme qu’elle aimait. Imaginez cet endroit il y a des siècles. Aucun sentier. Aucun panneau. Juste la forêt, immense, sauvage… et une femme blessée au point de vouloir transformer sa douleur en malédiction. 

Le vent fait frissonner les feuilles autour de nous tandis que les regards se lèvent instinctivement en direction des arbres. 

— Morgane aurait alors utilisé sa magie pour enchanter le Val. Tous les hommes infidèles qui s’y aventuraient se retrouvaient prisonniers des lieux, incapables d’en ressortir. Peu importe le chemin qu’ils empruntaient, la forêt les ramenait toujours ici. 

Le couple de retraités échange un regard amusé. 

— Une prison magique pour cœurs volages, en quelque sorte, énonce la femme. 

Quelques rires s’élèvent alors que j’esquisse un sourire. 

— Certains disent qu’on pouvait entendre leurs voix résonner entre les rochers pendant des années. D’autres racontent que la forêt elle-même refusait de les laisser partir. Et puis un jour, un chevalier fidèle serait entré dans le Val. Lui seul aurait réussi à briser l’enchantement de Morgane. 

Pile à la fin de ma phrase, je vois l’homme à l’appareil photo se redresser brusquement. 

— Attendez… 

Il pointe quelque chose derrière les arbres. 

— Je crois qu’il y a un animal, souffle-t-il. 

Avant que je puisse réagir, il s’éloigne déjà du sentier, son appareil levé devant lui. 

Merde !

— Monsieur, s’il vous plaît ! l’alpagué-je en bondissant pour le rejoindre. 

Il s’est arrêté à quelques mètres plus loin, complètement absorbé par ce qu’il observe entre les arbres. 

— Là-bas, murmure-t-il sans me regarder. Un daim. 

D’instinct, je ralentis en approchant, essayant de faire le moins de bruit possible. Et en effet, à travers les branches, une silhouette fine se détache avant de disparaître dans la végétation. 

L’homme baisse un peu son appareil, fasciné. 

— Je sais que ça ne paraît pas grand-chose, dis-je en me stoppant près de lui. Mais si chaque visiteur fait deux pas hors du sentier pour observer un animal ou prendre une photo, ça finira par détruire le sous-bois. 

Il fronce les sourcils avant d’abaisser les yeux vers le sol. 

Autour de nous, la mousse constitue un tapis épais entre les racines, et de minuscules pousses vert tendre émergent à peine de la terre humide. 

— Ici, la forêt se reconstruit en permanence. Mais certaines plantes mettent des années à repousser. 

— Combien de temps ? demande une voix dans mon dos. 

Je relève la tête vers la femme et réfléchis une seconde, cherchant la bonne réponse dans tout ce que j’ai appris pendant mes formations de guide. 

—Parfois cinq ans… parfois dix, finis-je par répondre. Ça dépend des plantes et du sol, de l’humidité… 

Je désigne la mousse épaisse qui tapisse le sous-bois. 

— Certaines pousses mettent des années à s’installer. Et si elles sont écrasées, tout recommence à zéro. 

Un silence tombe brièvement sur le groupe. Même l’adolescent regarde désormais le sol avec une attention nouvelle. 

Je me redresse avant de revenir vers le sentier avec le photographe. 

— Quand on devient guide, on nous apprend très vite ce genre de choses, je reprends. La forêt paraît immense, solide, presque indestructible… mais comme je vous l’ai dit tout à l’heure, elle reste fragile. 

— Pardon, je n’y avais jamais pensé comme ça, s’excuse-t-il. 

Je lui adresse un sourire rassurant. 

— La plupart des gens ne s’en rendent pas compte. Et ce n’est pas forcément leur faute. C’est aussi pour ça qu’on est là aussi. La forêt accepte qu’on la traverse, mais elle a besoin qu’on la respecte. 

 


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