Les 3 premiers chapitre de Tout a dérapé à cause des lucioles
Merci énormément pour ton intérêt pour cette histoire 🤍
Tu trouveras ci-dessous les 3 premiers chapitres de Tout a dérapé à cause des lucioles.
Installe-toi avec un bon café (ou un truc bien frais, c’est selon 😏) et profite d’un petit moment de lecture avec ces 3 premiers chapitres.
Bonne lecture,
Léa
Chapitre premier
Certaines personnes rêvent de grandes fêtes. Personnellement, je rêve surtout d’une sortie de secours.
Comethru | Jeremy Zucker
Elwenn
Les anniversaires, c’est une invention des gens qui aiment attirer l’attention sur eux.
Je n’ai jamais vraiment compris le concept.
Encore moins quand il s’agit du mien.
Vingt-six ans, et me voilà coincée dans la crêperie familiale, avec une guirlande en papier qui ressemble à une décoration de kermesse et une mère convaincue que c’est absolument indispensable à mon bonheur.
— Winny, attrape-moi la chaise, j’arrive pas à accrocher ça toute seule !
Je lève les yeux vers le plafond en poussant un soupir théâtral, les mains occupées à démêler une guirlande récalcitrante. Autour de moi, l’odeur de beurre fondu et de pâte à galette parvient de la cuisine et embaume doucement la salle, un parfum qui colle à la peau depuis l’enfance.
— Tu sais qu’on pourrait aussi… ne rien accrocher du tout ? proposé-je.
Maman, debout au milieu de la pièce, se retourne vers moi avec un regard outré.
— Elwenn.
Mon prénom, prononcé avec ce ton-là, signifie que la discussion est terminée.
Je pose la décoration sur le comptoir et attrape la chaise malgré moi.
— Franchement, c’est ridicule.
— Ce qui est ridicule, c’est de faire la tête le jour de ton anniversaire.
Je retiens un soupir tandis qu’une sensation fugace traverse ma poitrine avant de se dissiper aussitôt.
Je lui tends la chaise, et elle grimpe dessus avec l’agilité d’une femme qui a passé sa vie à crapahuter entre les tables. Quelques secondes plus tard, la guirlande pend mollement entre deux poutres et les fanions rouges et jaunes tournent doucement dans le courant d’air de la porte entrouverte.
— On dirait la fête du boudin, marmonné-je en contemplant le résultat.
Maman pince les lèvres.
— C’est très joli, corrige-t-elle.
— C’est… coloré.
Dans la cuisine derrière moi, une spatule frappe le bord d’une billig.
— Arrête de râler et viens goûter la pâte, Winny ! m’alpague mon père.
Je n’hésite pas une seconde et file le rejoindre, trop contente de trouver une excuse pour échapper aux décorations.
Depuis une bonne heure maintenant, il est retranché derrière ses plaques, les manches retroussées, concentré sur ses galettes. La chaleur de la billig rosit légèrement sa peau, mais son geste reste parfaitement maîtrisé.
Je m’approche sans un mot, me cale à côté de lui et observe quelques secondes le mouvement régulier de son rozell sur la pâte. Il retourne la galette avec assurance avant de la faire glisser dans une assiette.
Sans attendre, j’en arrache un morceau du bout des doigts pour le porter à ma bouche.
— Trop de sel.
Il ne relève même pas les yeux.
— Menteuse.
Un sourire me vient malgré moi.
— Je suis guide nature, pas critique gastronomique ! répliqué-je en haussant les épaules.
— Ce qui veut dire que tu devrais retourner dans ta forêt au lieu de jouer les empêcheuses de tourner en rond avec ta mère.
— Mais Yann ! s’écrit maman depuis la salle. Ne lui dis pas des choses pareilles, voyons ! Elle serait capable de le prendre au pied de la lettre !
Je glousse malgré moi alors que mon père grimace.
— Et je peux te dire que si ça arrive, tu en entendras parler pendant un moment ! ajoute-t-elle.
Je secoue la tête, amusée malgré moi.
Mes parents me connaissent mieux que personne. Ils savent que je préfère mille fois être là-bas, entre les arbres avec mon chien, plutôt qu’ici, où tout est plus assourdissant avec les ustensiles de cuisine, les voix des clients, les chaises qu’on déplace.
J’aime aller me promener tôt le matin, quand la brume flotte encore entre les chênes et que les seuls bruits sont ceux des oiseaux ou des lapins qui gambadent dans les fourrés.
Mais ici, c’est aussi chez moi. C’est là que j’ai grandi et, même si je chéris le calme de la forêt, je ne refuse jamais d’apporter mon aide à mes parents. Et puis, cet endroit, la crêperie des Chênes, fait partie de ma famille.
— Winny ! m’interpelle ma mère.
Je fais volte-face pour la voir en train d’agiter la guirlande au-dessus de sa tête.
— Elle penche, se plaint-elle.
— C’est une guirlande, maman, pas un pont suspendu.
— Monte sur une chaise et aide-moi.
Je croise les bras.
— Non.
— Elwenn.
Je soupire pour la seconde fois et m’exécute en ronchonnant.
Quand je me retrouve debout sur la chaise, les bras levés pour redresser les fanions, la porte d’entrée s’ouvre en grand dans un grincement familier et un courant d’air s’engouffre dans la salle.
— Oh ! Ça sent bon les galettes ! lance une voix joyeuse.
Je me penche légèrement pour regarder par-dessous la guirlande et aperçois mon oncle Hervé qui pénètre dans la pièce, suivi de ma tante Claire et leurs deux fils, qui ont grandi beaucoup trop vite depuis la dernière fois que je les ai vus.
— Salut la compagnie ! ajoute-t-il en, frottant ses mains comme s’il s’apprêtait déjà à manger.
— Bonjour, Hervé, réplique ma mère avec son sourire de parfaite maîtresse des lieux. Vous êtes en avance.
Je redescends de la chaise en prenant mon temps, espérant gagner quelques secondes de répit. Peine perdue. Ma tante Claire m’attrape avant même que j’aie posé les deux pieds par terre.
— Bon anniversaire, ma grande !
Elle me serre contre elle avec un enthousiasme débordant.
— Merci, marmonné-je en répondant à son étreinte avec un rictus crispé.
— Vingt-six ans déjà ! glapit-elle en me regardant comme si j’étais soudain devenue une espèce rare.
— Eh ouais, le temps passe.
Derrière elle, mon cousin Malo ricane.
— Toujours aussi aimable, Winny, pouffe son frère Titouan.
Je ne prends pas la peine de répliquer, levant les yeux au ciel, alors que du bruit résonne en provenance de l’entrée.
— Joyeux anniversaire ! s’écrie ma sœur aînée Nolwenn.
Ses bras sont chargés d’un énorme bouquet de fleurs qui manque de lui cacher la figure, mais je distingue sans mal ses yeux noisette et son sourire lumineux, le même que sa jumelle Maëlle, à ceci près que Nolwenn est un peu plus dans la retenue.
Derrière elle, notre cousine Tiphaine referme la porte avec le pied, en équilibre précaire avec une grosse boîte dans les mains. Ses cheveux roux s’échappent en mèches désordonnées autour de son visage, et malgré son air concentré, je perçois cette fragilité qu’elle ne parvient pas tout à fait à masquer ces derniers temps.
— On a trouvé ça sur le marché, annonce ma sœur en déposant les fleurs sur une table. Bon, techniquement, c’est surtout Tiph qui les a repérées.
— Parce que quelqu’un devait bien t’empêcher de repartir avec un cactus, ajoute notre cousine en plaçant la boîte à côté du bouquet.
J’arque un sourcil.
— Un cactus ? répété-je.
— Il était mignon, se défend Nolwenn.
— C’était un cactus de vingt centimètres avec des épines, précise Tiphaine.
— Et ?
Je hausse les épaules.
— Ça aurait été dans le thème, marmonné-je pas trop fort.
— Quel thème ? demande Nolwenn.
Je jette un coup d’œil en direction de ma mère, occupée un peu plus loin à discuter avec Claire.
— Survivre à mon anniversaire, soufflé-je en me rapprochant de ma sœur.
Tiphaine éclate de rire.
— Toujours aussi dramatique !
— Toujours aussi lucide, grogné-je.
Nolwenn passe un bras autour de mes épaules, et sa chaleur familière m’arrache malgré moi un début de sourire.
— Tu pourrais faire un effort quand même. C’est ta fête.
— C’est bien le problème.
Je détourne le regard une seconde. Il y a des dates qui ne changent pas, même quand tout le reste finit par s’adoucir.
Autour de nous, la crêperie se remplit peu à peu des membres de notre famille et aussi d’amis. Mon père sort de la cuisine, pendant que je fais bonne figure et accueille tout le monde avec maman, avec une première assiette d’amuse-bouches faits de galettes garnies de rillettes de thon, immédiatement interceptée par mon oncle Hervé.
Les conversations vont bon train, la salle s’anime tandis que les odeurs de beurre et de pâte chaude nous enveloppent. Et moi, je me retrouve piégée au milieu de tout ça.
— Allez, arrête de faire cette tête, me conseille Nolwenn en me tendant un verre de cidre.
— Je ne fais pas la tête.
— Si.
— Non.
Tiphaine nous observe avec un sourire en coin.
— Les années passent, mais vous ne changez pas toutes les deux.
Je lève mon verre malgré moi.
— À ma survie jusqu’à la fin de cette journée !
— À ton anniversaire, corrige ma sœur.
— C’est pareil.
Je bois une longue gorgée avant de reposer le verre sur une table.
— Je reviens, m’excusé-je.
— Tu vas où ? s’enquiert aussitôt Nolwenn.
— Aux toilettes. C’est fou comme les fonctions biologiques existent encore même le jour de son anniversaire.
J’arrache un nouveau gloussement à Tiphaine.
— Elle est en forme.
Je leur adresse un petit salut ironique avant de me faufiler entre les tables.
En chemin, j’évite un cousin qui brandit une galette comme un trophée et m’éclipse dans le couloir qui mène aux sanitaires. La porte sitôt refermée derrière moi, je laisse échapper un soupir.
Un peu de calme…
Je fais ce que j’ai à faire, me lave les mains, et reste une seconde de trop à observer mon reflet dans le miroir.
Vingt-six ans.
Je hausse les épaules.
Et rien n’a vraiment changé.
Quand je ressors, la rumeur joyeuse de la salle m’engloutit à nouveau. Je rejoins Nolwenn et Tiphaine, désormais en compagnie de deux figures incontournables de Paimpont.
Marcel Le Floch, le patron du café de la Place, est appuyé contre le dossier d’une chaise avec l’air satisfait de quelqu’un qui vient de s’incruster dans une conversation sans y avoir été convié.
À côté de lui, Marguerite Le Bihan observe la salle d’un regard attentif.
Je ralentis un peu en approchant. Avec ces deux-là, on n’échappe jamais très longtemps aux histoires du village.
— Ah, voilà l’héroïne du jour ! lance Marcel en m’apercevant.
— Si c’est une tentative de flatterie pour avoir une galette gratuite, c’est raté.
— Quelle ingratitude, soupire-t-il en portant une main dramatique à son cœur.
Marguerite me sourit tendrement.
— Joyeux anniversaire, ma petite.
— Merci, Marguerite.
Je prends place à côté de Nolwenn pendant que Marcel reprend le fil de sa discussion sans attendre.
— Enfin bon, tout ça pour dire que ça va bouger là-haut.
Je fronce légèrement les sourcils.
— Là-haut ? répété-je.
— La maison Keravel, précise Tiphaine.
Marcel hoche la tête.
— J’expliquais à ta cousine qu’Anthony est revenu pour de bon, apparemment.
Le nom glisse dans la conversation comme un galet dans l’eau.
Je hausse les épaules.
— Ah.
Voilà tout ce que je trouve à articuler avant de me resservir un verre, l’information ne m’intéressant pas plus que ça.
— Il a hérité de la maison de son père, continue Marcel. Une sacrée bâtisse quand même.
— Elle était fermée depuis des années, ajoute Nolwenn. Didier vivait dans un appartement à Rennes depuis pas mal de temps.
— Oui, mais ça ne va pas durer, reprend l’homme avec un sourire qui annonce déjà la suite.
Marguerite incline un peu la tête en se penchant en avant.
— Les artisans sont passés plusieurs fois cette semaine, énonce-t-elle.
— Et il paraît qu’il veut y faire des travaux importants, renchérit Marcel.
J’avale une gorgée de mon verre.
— C’est ce que font la plupart des gens dans les maisons qu’ils récupèrent, lâché-je.
— Pas comme ça, précise Marcel.
Il me regarde avec ce petit air malicieux qui signifie qu’il a du potin.
— Apparemment, il a un projet.
Je croise les bras pendant que Tiphaine attend la suite avec impatience, si j’en crois la mine qu’elle affiche.
— Et ? demande-t-elle. C’est quoi ce projet ?
— Il veut la transformer en hôtel, déclare-t-il alors.
Je garde le visage impassible alors que ma cousine s’extasie de cette révélation. Pour ma part, j’étais déjà au courant par le biais de Maëlle, qui se trouve être la meilleure amie d’Anthony.
J’avale une nouvelle gorgée de cidre en balayant la salle du regard, lassée des commérages.
— Au moins, Marcel, ça te fera plus de clients au café, approuve Marguerite avec un sourire. Et plus de clients pour vos parents, les filles.
Je hoche vaguement la tête pendant qu’une personne rit à une autre table. Des chaises grincent, des verres s’entrechoquent, et moi, dans tout ce brouhaha, j’éprouve l’envie de prendre l’air.
Chapitre 2
Revenir dans un village où tout le monde vous connaît, c’est accepter que votre vie privée ait moins de protection qu’un panneau « entrée libre ».
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Anthony
Le GPS indique encore huit minutes avant d’arriver à la crêperie quand Maëlle pousse un nouveau soupir. Le quatrième depuis que nous avons quitté Rennes. Peut-être le cinquième, si je compte celui qu’elle a lâché en voyant la file de voitures sur la rocade.
Je lui jette un coup d’œil tout en ralentissant à l’approche du virage qui mène au centre du bourg.
— Tu sais que ça ne fera pas disparaître les embouteillages rétroactivement ?
Elle relève le nez de son téléphone, les sourcils froncés.
— On est en retard.
— Oui, j’avais compris, merci de me le rappeler avec autant de subtilité.
Je secoue la tête en levant les yeux au ciel.
— On est très en retard, insiste-t-elle.
Cette fois, c’est à mon tour de soupirer.
— De combien ?
— Vingt minutes.
Je grimace légèrement.
Les sorties de Rennes un samedi matin sont toujours une mauvaise idée. Entre les gens qui partent en week-end, ceux qui s’entassent dans les zones commerciales et ceux qui semblent découvrir le principe d’une rocade au moment précis où ils s’y engagent, la circulation prend vite des airs de punition collective. Et forcément, nous avons décidé d’y ajouter un détour beaucoup trop long pour trouver le bon cadeau.
— Je suis sûr que ta sœur ne t’en voudra pas, dis-je en haussant une épaule.
Maëlle laisse échapper un petit rire nerveux.
— Ma sœur ? Elle s’en fiche comme de sa première couche de fêter son anniversaire.
Elle glisse son téléphone dans son sac avant de croiser les bras.
— C’est plutôt ma mère qui me fait peur.
Je ne peux pas m’empêcher de sourire en songeant à Anne Le Guern et à son sens très précis de l’organisation. Le genre de femme capable de vous accueillir avec un sourire chaleureux tout en vous faisant comprendre que vous avez bouleversé tout son plan intérieur.
— Dans ce cas, tu diras que c’est ma faute. En plus, c’est la vérité.
Je sens le regard de mon amie se poser sur moi.
— Ta faute ?
— Évidemment. C’est bien à cause de moi qu’on est allés à Rennes pour le cadeau de ta frangine.
— Pas faux. Mais là encore, tu serais venu les mains vides, ce n’est pas Elwenn que ça aurait dérangée.
— Mouais… ben, tu m’excuseras, mais mes parents m’ont toujours appris à ne pas me pointer les mains vides quand je suis invité quelque part.
Je ralentis pour laisser passer un couple qui traverse la rue sans regarder, trop occupé à débattre devant une carte pliée dans tous les sens.
— D’ailleurs, t’as fait une folie, Antho, me réprimande-t-elle pour la énième fois. Un livre aurait été très bien.
— On va pas revenir là-dessus, grogné-je. Quant à ta mère, laisse-moi faire, elle m’adore.
Maëlle ricane.
— Ça, c’est bien vrai.
Le silence retombe quelques secondes dans la voiture, bercé par le bruit du moteur et celui du clignotant lorsque je bifurque enfin dans la rue de la crêperie. Je roule au pas entre les véhicules déjà garés le long des trottoirs et, par miracle, aperçois une place libre un peu plus loin.
— Ah. Un signe du destin, soufflé-je en m’y engageant aussitôt.
— Ou un miracle breton, nuance Maëlle.
Je coupe le moteur avant d’attraper le paquet posé sur la banquette arrière pendant que Maëlle récupère son propre cadeau.
Quand je lui ai demandé ce qu’elle avait acheté à sa sœur, elle s’est contentée d’afficher ce sourire beaucoup trop satisfait qui ne présage jamais rien de bon. Tout ce que j’ai réussi à obtenir, c’est une promesse que la réaction d’Elwenn « vaudrait largement le détour ».
Vu l’expression qu’elle arbore encore maintenant, je commence légèrement à m’inquiéter.
Quand on était gosses, Maëlle et Nolwenn passaient leur temps à faire tourner leur petite sœur en bourrique. Rien de méchant, évidemment. Des chamailleries de frangines, des pièges idiots, des blagues un peu stupides qu’elles trouvaient hilarantes toutes les deux.
Je me souviens encore d’une fois où elles avaient caché les bottes d’Elwenn avant qu’elle parte jouer dans les bois derrière la maison. Elwenn devait avoir sept ans à peine, puisqu’on en avait dix-sept, je crois. Elle avait traversé la cuisine en râlant comme une petite furie pendant que ses deux sœurs faisaient semblant de chercher avec elle, le visage parfaitement innocent.
Elles adoraient l’embêter.
Mais il existait une règle implicite : personne d’autre n’avait le droit de s’y risquer.
Je l’ai appris à mes dépens après m’être moqué un peu trop ouvertement de la petite dernière. Résultat : deux grandes sœurs furieuses et un avertissement très clair concernant ma survie si je recommençais.
Je souris malgré moi en repensant à cette scène. Il y a, dans la mécanique entre frères et sœurs, une mécanique qui m’échappe parfois. Et avec des jumelles dans l’équation, c’est pire.
Quittant l’habitacle, je claque doucement la portière avant de rejoindre Maëlle, occupée à fouiller dans son sac à main.
Devant nous, la crêperie des Chênes bourdonne déjà d’activité. Les voix et les rires s’échappent par la porte laissée ouverte, mêlés aux délicieuses odeurs de galette.
Je reste une seconde immobile sur le trottoir, observant les maisons en pierre que je connais depuis toujours et qui semblent n’avoir presque pas changé.
Deux cyclistes passent en riant, suivis par une famille chargée de sacs à dos et de chaussures de randonnée. Des touristes, sans doute. À cette période de l’année, ils commencent à affluer, attirés par la forêt, les légendes et tout ce qui gravite autour de Brocéliande.
Je laisse mon regard glisser à travers la rue, longer la promenade qui borde l’étang, puis se poser sur les arbres de l’autre côté. Les chênes. Les hêtres. Les sentiers que je pourrais encore parcourir les yeux fermés malgré les années passées ailleurs.
Des souvenirs reviennent sans effort. Les descentes à vélo lancées beaucoup trop vite sur les chemins de terre. Les baignades improvisées l’été. Les soirées qui s’étiraient derrière la maison des Le Guern jusqu’à ce qu’un parent vienne nous rappeler que la nuit existait aussi pour dormir.
Maëlle et moi étions presque inséparables à l’époque. Nolwenn traînait souvent avec nous. Et parfois, la petite dernière essayait de suivre le mouvement avec l’obstination silencieuse des gamins qui refusent d’être laissés de côté.
Je baisse les yeux vers le paquet que je tiens toujours entre les mains.
Le temps a passé depuis. Beaucoup de choses ont changé. D’autres non.
Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi mon père avait quitté Paimpont pour Rennes au moment de sa retraite. Enfin… si. Il y avait une femme derrière cette décision. Une femme et une nouvelle vie qu’il semblait avoir envie de construire loin d’ici.
Mais malgré ça, je sais qu’il aimait profondément cet endroit. Il suffisait de l’entendre parler de la forêt ou de la maison pour comprendre que Paimpont ne l’avait jamais vraiment quitté.
Et au fond, je crois que c’est pareil pour moi.
Sinon, je ne serais pas revenu.
Mon regard remonte vers les toits en ardoise, les façades familières, les silhouettes qui circulent autour de l’étang.
Revenir ici m’a demandé un peu de temps. Quelques hésitations aussi. Pas à cause de la maison ni même des travaux. Plutôt à cause de ce que ça représentait réellement : cesser de considérer cet endroit comme celui où je revenais de temps en temps… pour recommencer à y vivre.
Maëlle me donne un coup de coude dans les côtes.
— Tu comptes rester planté là encore longtemps ?
Je tourne la tête vers elle avec un sourire.
— Je te signale que j’attendais surtout que tu arrêtes de fouiller dans ton sac comme si tu avais perdu un organe vital, la rembarré-je.
— Je cherche mes clés.
— Tu n’en as pas besoin pour entrer ici.
Elle me fusille du regard pendant que j’avance déjà vers l’entrée avant de lui adresser une petite révérence théâtrale.
— Madame.
Maëlle lève les yeux au ciel, mais passe devant moi sans se faire prier davantage.
À peine la porte franchie, la chaleur et le bruit des conversations nous enveloppent aussitôt. L’établissement est déjà bien rempli. Des visages familiers se tournent dans notre direction, certains me saluent d’un signe de tête, mais je n’ai même pas le temps de détailler la salle qu’Anne nous repère.
— Maëlle !
Elle contourne une table avec son énergie intarissable et vient à notre rencontre.
— Tu es en retard, ma chérie, ronchonne-t-elle en embrassant sa fille sur les deux joues.
— Je sais, je sais… désolée.
Maëlle grimace avant de me désigner d’une main.
— Mais j’ai une très bonne excuse.
Anne tourne la tête vers moi et son visage s’illumine aussitôt.
— Anthony ! Comme je suis contente que tu sois là !
Elle me prend dans ses bras sans me laisser le temps de réagir, et un petit rire surpris m’échappe avant de lui rendre son étreinte.
— Ça me fait plaisir de te voir, Anne.
Elle se recule pour mieux m’observer avec attention, les mains toujours posées sur mes bras.
— Ça faisait trop longtemps qu’on ne t’avait pas vu ici.
Je souris doucement sans trop savoir quoi répondre. Parce qu’au fond, elle n’a pas tort. Ces dernières années, mes passages à Paimpont ont surtout ressemblé à des allers-retours rapides, jamais à de vraies visites.
— C’est génial que tu aies pu venir aujourd’hui, ajoute-t-elle. Winny va être contente.
Je me passe une main dans les cheveux avec un léger flottement.
Elwenn et moi n’avons jamais été proches, en réalité. Elle est juste la petite sœur de Maëlle et Nolwenn. Celle qui gravitait autour de nous quand on était plus jeunes avant de finir par tracer sa propre route.
Si je suis là aujourd’hui, c’est avant tout pour faire plaisir à Maëlle… et parce qu’Anne m’a pratiquement interdit de refuser l’invitation.
— Désolé pour le retard, me contenté-je de répondre en levant le paquet que je tiens toujours. C’est un peu de ma faute.
Anne arque un sourcil amusé.
— Ah oui ?
— Je voulais éviter de débarquer les mains vides à l’anniversaire de ta fille. Alors on a fait l’aller-retour jusqu’à Rennes pour trouver un cadeau qui pourrait lui plaire.
Un sourire attendri étire aussitôt ses lèvres.
— Anthony… tu n’étais vraiment pas obligé.
— Je sais. Mais j’ai eu de bons conseils.
Je lance un regard en coin à Maëlle, qui grimace légèrement sans chercher à nier quoi que ce soit. Anne glisse alors son bras sous le mien avec naturel pour nous entraîner plus loin dans la salle.
— Venez, elle est là-bas.
Je la suis entre les tables tandis que Maëlle marche déjà devant nous, saluant au passage plusieurs personnes qu’elle connaît.
La table qu’elle vise est occupée par plusieurs visages familiers. Nolwenn discute avec leur cousine Tiphaine, un verre de cidre à la main. À côté d’elle se trouvent deux jeunes femmes que je connais rapidement de vue. Des amies d’Elwenn, si ma mémoire est bonne.
La première est grande, ses cheveux blonds attachés en une longue tresse qui tombe sur son épaule. Elle possède ce genre de sourire facile qui donne l’impression qu’elle passe la moitié de son temps à rire.
La seconde est plus petite, avec des boucles sombres encadrant son visage et une paire de lunettes rondes qui lui donnent un air studieux… jusqu’à ce qu’elle sourie à son tour.
Lorsque Maëlle arrive à leur hauteur, les conversations s’interrompent aussitôt.
— Maëlle ! s’exclame Nolwenn en se levant.
Mais sa sœur ne lui laisse même pas le temps d’enchaîner et contourne directement la table pour attraper la troisième Le Guern dans une étreinte énergique.
— Joyeux anniversaire !
Elwenn grogne une vague protestation pendant que Maëlle lui souffle quelques mots à l’oreille que je n’arrive pas à entendre.
Pendant ce temps, j’en profite pour saluer les autres.
— Anthony, ça me fait trop plaisir de te voir ! lance Nolwenn avant de venir me faire la bise avec un grand sourire.
Tiphaine, elle, me serre brièvement dans ses bras.
— Ça fait une éternité, souffle-t-elle.
— C’est vrai. Comment vas-tu ?
Elle ouvre des yeux immenses avant de détourner la tête avec une grimace.
— Joker.
Je n’insiste pas. Maëlle m’a parlé de son divorce il y a quelques semaines, juste assez pour me faire comprendre que le sujet restait sensible.
— Anthony ! s’écrie une voix aiguë.
Une petite silhouette aux cheveux bruns déboule de derrière une chaise avant de me percuter de plein fouet. Je baisse les yeux en éclatant de rire.
— Mila ! Comment va ma terreur préférée ?
La fille de Nolwenn m’enlace les jambes comme si elle avait peur que je disparaisse. Je pose une main sur sa tête pour ébouriffer ses cheveux, ce qui m’attire aussitôt un regard outré de sa part lorsqu’elle se recule.
— Maman a dit que tu allais habiter ici maintenant, annonce-t-elle avec un sérieux comique.
— On dirait bien, oui.
Je jette un regard vers Nolwenn, qui hausse les épaules avec un sourire coupable.
— Les enfants retiennent tout.
— C’est vrai, confirme Mila avec beaucoup de gravité.
Je lui adresse un clin d’œil.
— Dans ce cas, je vais devoir faire très attention à ce que je dis.
Elle hoche la tête comme si c’était une information capitale avant de repartir entre les tables pour rejoindre les autres gamins.
Je me tourne vers les deux amies d’Elwenn.
— Salut Camille.
La blonde à la longue tresse me fait la bise avec un sourire lumineux.
— Ça fait longtemps, Anthony.
Je hoche la tête avant de me tourner vers la seconde.
— Léna.
Elle ajuste ses lunettes en souriant.
— Bonjour Anthony.
Puis mon attention finit par se poser sur la dernière personne que je n’ai pas encore saluée. Elwenn. Occupée à se chamailler avec Maëlle, les bras croisés et les lèvres pincées dans une expression faussement agacée.
Je contourne la table, le paquet toujours entre les mains, tout en l’observant un peu plus en détail.
Ça fait un bail que je ne l’avais pas vue.
Elle n’a plus grand-chose de la gamine qui suivait ses sœurs partout autrefois. Ses cheveux châtain foncé — les mêmes que ceux des jumelles et de leur père — tombent en mèches souples autour de son visage. Mais ce sont surtout ses yeux qui me surprennent lorsque Maëlle la tourne enfin vers moi d’une pression sur les épaules.
Verts.
Un vert clair presque étrange sous la lumière chaude de la crêperie. Rien à voir avec les yeux noisette de sa mère dont Maëlle et Nolwenn ont hérités toutes les deux.
Pendant une seconde, ça me percute un peu plus que prévu.
Elle se tient droite, les épaules légèrement rejetées en arrière, avec cette assurance tranquille qui n’existait pas quand elle essayait de suivre nos vélos sur les chemins derrière sa maison.
Le temps a clairement fait son travail.
Et cette pensée me prend sans crier gare.
Je lui tends finalement le cadeau.
— Bonjour Elwenn, la salué-je avec un sourire en coin. Bon anniversaire. Maëlle m’a aidé à choisir.
Son regard glisse du paquet jusqu’à moi avant qu’elle ne le récupère avec une légère grimace.
— Merci… je crois.
Maëlle éclate aussitôt de rire derrière elle.
— Oh, ça va, fais pas cette tête avant même d’avoir ouvert.
— Si tu l’as aidé à choisir, je pense être en droit de m’inquiéter, marmonne Elwenn.
Je réprime un sourire malgré moi alors qu’Anne profite de l’instant pour se reculer.
— Je vous laisse, les jeunes, dit-elle, accompagnant ses paroles d’un petit geste de la main.
Puis elle disparaît vers une autre table où son mari est installé avec plusieurs membres de la famille. En le voyant regarder dans notre direction, je lui adresse un signe de la main auquel il répond avec enthousiasme.
Nous finissons ensuite par nous asseoir autour de la table.
— Allez, ouvre ! ordonne Maëlle à sa sœur en lui désignant mon cadeau du menton.
— Maintenant ? grimace Elwenn.
— Ben, oui, patate ! glousse Léna. Moi je veux voir ce que c’est !
La jeune femme pousse un soupir théâtral avant de tirer le paquet vers elle. Tout en m’adressant un regard vaguement gêné, elle commence à défaire le papier avec précaution, comme si ralentir le processus pouvait modifier l’issue de la situation.
Je l’observe sans trop savoir pourquoi ça m’amuse autant.
Et pendant qu’elle tente sans nul doute de gagner du temps, une question me traverse malgré moi : comment quelqu’un peut-il détester à ce point son propre anniversaire ?
Je garde pourtant cette réflexion pour moi.
Finalement, elle ouvre complètement le paquet et découvre la boîte contenant les jumelles.
Pendant une fraction de seconde, elle reste immobile. Puis une lueur traverse son regard. Une étincelle discrète qu’elle essaie presque aussitôt de masquer avant de relever les yeux vers moi.
— Anthony… c’est trop.
Son regard clair accroche le mien avec une sincérité qui me prend légèrement au dépourvu.
— Mon Dieu, tu n’aurais pas dû. Je…
Le reste de sa phrase meurt sur ses lèvres alors que je hausse simplement les épaules.
— Maëlle m’a appris que tu passais ton temps dans la forêt, expliqué-je. Alors je me suis dit que ça pouvait servir. Mais si tu veux échanger…
Un léger sourire étire le coin de ses lèvres.
— Non, je… c’est parfait, souffle-t-elle en reposant les yeux sur la boîte. Merci beaucoup.
Ses doigts restent un instant crispés autour du carton, comme si elle craignait presque qu’on lui reprenne. Et contre toute attente, ça me fait plaisir. Beaucoup plus que ça ne devrait probablement.
À côté de moi, Maëlle récupère aussitôt son propre cadeau avec un enthousiasme inquiétant.
— À moi, maintenant !
Elwenn lève les yeux au ciel en décalant soigneusement la boîte de jumelles sur le côté, puis elle attrape le paquet que sa sœur lui tend avec un regard méfiant.
— Je m’attends au pire avec toi, marmonne-t-elle en observant le sac comme s’il allait lui exploser à la figure.
— Quelle image tu as de moi, franchement ?
— Une image construite sur vingt-six ans d’expérience.
Camille éclate de rire pendant que Maëlle affiche une innocence beaucoup trop travaillée pour être crédible.
Elwenn finit par plonger la main dans le sac et en sort un tissu noir qu’elle déplie devant elle.
Puis elle se fige.
Le silence tombe illico autour de la table.
Entre ses doigts pend un body noir qui n’a absolument rien à voir avec de l’équipement de randonnée.
Elwenn le tient à bout de bras, les joues virant instantanément au rouge.
— Maëlle…
— Quoi ? feint cette dernière avec un calme admirable.
— Sérieusement ? peste la benjamine en la fusillant du regard.
Maëlle se penche sur la table avec un sourire malicieux.
— Tu le mettras pour l’homme qui te fera enfin tourner la tête, se marre-t-elle.
Sur ces bonnes paroles, Nolwenn éclate de rire, bientôt suivi par Camille et Léna.
— Faudrait déjà qu’elle le trouve ! explose Camille entre deux gloussements.
— Notre petite sœur n’a pas exactement un caractère facile, renchérit Nolwenn avec beaucoup trop de plaisir.
— Super, merci pour votre soutien, marmonne Elwenn en essayant tant bien que mal de replier le vêtement.
Je détourne les yeux vers mon verre pour éviter de sourire davantage, même si mon cerveau, lui, a déjà décidé de me trahir en imprimant l’image beaucoup trop clairement.
Et vu la chaleur qui grimpe sur les joues d’Elwenn, je soupçonne qu’elle sait exactement ce qui se passe dans l’esprit de tout le monde autour de cette table.
Un éclat de rire fuse soudain d’un peu plus loin.
— On peut avoir un défilé pour juger du rendu ? lance une voix familière.
Je tourne la tête juste à temps pour voir Marcel Le Floch lever son verre avec un sourire provocateur.
— Marcel ! Ça va pas la tête ! le tance le père des filles en surgissant derrière lui.
— Quoi, j’ai rien dit de mal !
— C’est de ma fille que tu parles, alors t’iras te rincer l’œil ailleurs.
Cette fois, toute la salle éclate de rire tandis que le patron du café lève les mains en signe de reddition.
— Très bien, très bien… je ne dis plus rien.
— C’est préférable pour ta santé.
Marcel secoue la tête avec un air faussement offensé pendant que Yann s’éloigne déjà vers une autre table.
Face à moi, Elwenn fourre le body dans le sac avec une dignité toute relative, les joues encore rouges.
Je détourne les yeux une seconde, essayant de garder une expression parfaitement neutre alors que, malgré moi, une image se forme dans mon esprit. Celle d’une silhouette élancée. Des jambes longues. Des épaules fines. Un corps sculpté par les kilomètres de marche dans la forêt plutôt que par des heures enfermées dans une salle de sport.
Je me racle discrètement la gorge en secouant la tête pour chasser cette vision beaucoup trop précise à mon goût, et attrape mon verre.
Autour de la table, les conversations reprennent, même si Elwenn boude encore un peu dans son coin. Elle garde les bras croisés et les lèvres pincées, fait semblant d’écouter Nolwenn raconter je ne sais quoi à Tiphaine.
Puis une petite silhouette se glisse entre les chaises. Mila.
Avec tout le sérieux du monde, elle s’approche de sa tante et lui tend une feuille pliée en deux. Elwenn baisse les yeux dessus, surprise.
Je n’entends pas ce que sa nièce lui murmure, mais je vois très clairement le changement qui traverse son visage lorsqu’elle ouvre la feuille. Ses épaules se détendent. Ses traits s’adoucissent. Et, pour la première fois depuis notre arrivée, un vrai sourire apparaît enfin.
Je l’observe malgré moi pendant qu’elle se penche vers Mila pour lui répondre à voix basse avant d’embrasser le sommet de son crâne. La petite repart avec l’air extrêmement fier d’elle.
Je détourne les yeux avec un léger sourire tandis que Maëlle entreprend déjà de remplir nos verres et que les conversations redémarrent dans tous les sens.
— Au fait, Anthony, m’interpelle Léna. Tout le monde parle de ton projet pour la maison Keravel.
Je retiens une grimace alors que les discussions s’éteignent autour de la table.
Ça me gonfle un peu d’être devenu le sujet de conversation du village, mais je mentirais en disant que je ne m’y attendais pas. À Paimpont, les nouvelles circulent plus vite que le vent. Tout le monde se connaît, et avec les artisans qui défilent au manoir depuis plusieurs jours, il était évident que les questions allaient commencer.
Sans compter que j’ai eu la brillante idée d’en parler à Marcel Le Floch. Autrement dit : la plus grande commère du village. Et toute la Bretagne doit être au courant à l’heure qu’il est.
— C’est vrai, ajoute aussitôt Camille en se penchant vers moi. C’est une maison qui est dans ta famille depuis quoi… deux siècles ?
— Un peu plus, je crois.
Je prends une gorgée de cidre avant de continuer.
— Elle a été construite au début du XVIIIe siècle. L’un de mes ancêtres l’a fait bâtir quand il est venu s’installer ici.
— Et tu veux en faire un hôtel ? demande Tiphaine. C’est ce que nous a raconté Marcel.
Qu’est-ce que je disais…
Je hoche la tête.
— Oui. Mais pas un énorme complexe ou un truc du genre. Plutôt un petit hôtel de charme. La maison est beaucoup trop grande pour une seule personne et elle a besoin de gros travaux même si je n’y habitais pas. Alors, autant lui redonner vie au lieu de la laisser dépérir.
Maëlle me lance un regard curieux.
— Tu comptes faire combien de chambres ? poursuit la jeune femme.
— J’en ai prévu sept.
— C’est tout ? s’étonne Camille.
— Oui. L’idée, ce n’est pas de transformer le manoir en usine à touristes. Je veux garder l’esprit de la maison… et éviter de dénaturer le coin.
Je fais tourner mon verre entre mes doigts avant d’ajouter :
— Je veux bosser avec des artisans du secteur, utiliser des matériaux les plus durables possible, limiter l’impact sur la forêt autour. Un endroit calme, où les gens viennent vraiment pour décrocher. Pas juste dormir et repartir.
Léna hoche lentement la tête.
— Vu comme ça, ça donne envie.
Plusieurs personnes approuvent autour de la table.
— Ça va quand même attirer encore plus de touristes, fait remarquer Elwenn.
Son ton n’est pas agressif, mais suffisamment sec pour me faire relever les yeux vers elle.
Elle me regarde droit dans les yeux, les traits légèrement tendus.
— Ce n’est pas déjà le cas ? demandé-je en gardant une voix posée.
Elle arque un sourcil, puis ouvre la bouche pour répondre, mais je reprends avant qu’elle ne le fasse :
— Les gens viennent pour Brocéliande depuis des années. Un hôtel de plus ou de moins ne changera pas grand-chose.
Je marque une courte pause avant d’enchaîner :
— Le vrai problème, ce n’est pas forcément le tourisme. C’est la manière dont on le fait.
Cette fois, son regard se modifie légèrement.
— Et toi, tu comptes le faire comment ? s’enquit-elle.
Sa manière de poser la question ressemble moins à une attaque qu’à un test.
Je m’adosse un peu plus à ma chaise.
— En évitant justement de transformer l’endroit en attraction géante. Peu de chambres. Pas d’activités envahissantes. Pas question de bétonner quoi que ce soit autour de la maison.
Je soutiens son regard sans détour.
— J’ai grandi ici moi aussi, Elwenn. Je n’ai pas envie de voir cet endroit devenir n’importe quoi.
Le silence retombe autour de la table tandis que face à moi, ses yeux verts restent accrochés aux miens une seconde de plus que nécessaire.
Chapitre 3
Brocéliande a survécu aux légendes, aux incendies et aux siècles. Les visiteurs en baskets blanches restent son plus grand défi.
Ends of the Earth | Lord Huron
Elwenn
La lumière de ma lampe de chevet perce l’obscurité de la chambre lorsque je tends la main pour l’allumer. Pendant quelques secondes, je reste assise au bord du lit, encore engourdie par le sommeil, les cheveux en bataille et l’esprit flottant quelque part entre la nuit et le matin.
Le silence enveloppe l’appartement, à peine troublé par le craquement du vieux parquet sous mes pieds quand je me lève.
Je traverse la pièce et ouvre la fenêtre avant de pousser le volet grinçant. L’air frais du matin s’engouffre aussitôt dans la chambre, chargé d’humidité. Je ferme les yeux un instant et inspire profondément tout en écoutant les oiseaux qui chantent déjà.
Au-dessus des toits du bourg, le ciel diffuse une lumière bleutée très pâle qui annonce une belle journée. Aucun nuage à l’horizon.
Je m’appuie contre l’encadrement de la fenêtre et laisse mon regard glisser dans la rue déserte. À cette heure-ci, la plupart des gens dorment encore, bien à l’abri sous leur couette. Moi, ça fait longtemps que je préfère les matins au reste de la journée.
En me penchant un peu, j’aperçois la devanture de la petite boutique ésotérique du rez-de-chaussée de l’immeuble, une ancienne bâtisse reconvertie en commerce et un appartement au-dessus, le mien.
D’ici quelques heures, Mélissa ou Bastien viendra ouvrir et installer les présentoirs devant la porte. À la belle saison, les touristes adorent leur boutique. Entre les attrape-rêves suspendus aux poutres, les bâtons d’encens qui parfument l’air jusque dans la cage d’escalier et les pierres aux vertus plus ou moins mystiques, l’endroit attire toujours du monde.
Et honnêtement, je comprends pourquoi.
Il y a un côté réconfortant dans cette manière qu’ont les gens de venir chercher ici un peu de magie, même minuscule. Une pierre glissée dans une poche. Un pendule acheté sur un coup de tête. Une croyance discrète à laquelle se raccrocher pendant quelques jours ou plus.
Moi-même, je ne peux pas prétendre être totalement étrangère à tout ça.
Hier encore, Mélissa m’a offert un bracelet en agate mousse pour mon anniversaire en affirmant que cette pierre aidait à garder l’esprit calme et enraciné. J’ai levé les yeux au ciel en la remerciant… avant de le poser malgré tout sur une fleur de vie sur ma table de nuit en rentrant.
Je referme la fenêtre à moitié, juste assez pour laisser entrer l’air frais, puis quitte ma chambre pour rejoindre la cuisine.
Mon appartement est petit, mais il me convient parfaitement : une pièce principale, une chambre, une salle de bains minuscule et cette cuisine où je prépare toujours le même petit déjeuner.
Quand je traverse le séjour, une paire d’yeux ambrés s’ouvre aussitôt depuis le panier installé près du canapé.
— Tu as bien dormi ?
Kael relève la tête avant de s’étirer longuement. Même à moitié réveillé, mon chien-loup tchécoslovaque conserve cette allure de créature sauvage qui attire les regards. Son pelage gris et fauve accroche la lumière du matin pendant qu’il vient poser son museau contre ma main.
— Bonjour Kael, murmuré-je en lui grattant l’arrière des oreilles.
Sa queue remue lentement, mais monsieur garde sa dignité intacte. Hors de question pour lui de montrer un enthousiasme débordant.
— Je me dépêche, et on va bientôt y aller.
Ses oreilles se redressent aussitôt. Le mot balade n’a même pas besoin d’être prononcé pour qu’il comprenne. Cela dit, Kael ne se précipite pas pour autant. Après un regard dans ma direction, il retourne dans son panier s’allonger.
Je secoue la tête avec un sourire avant de rejoindre la cuisine.
La cafetière se met à gargouiller pendant que je tartine de beurre salé deux tranches de pain, tout en repensant malgré moi à la veille.
Mon anniversaire à la crêperie, avec la salle pleine à craquer, et mes sœurs qui n’en manquent pas une pour me faire tourner en bourrique. Les jumelles ont toujours eu un talent particulier pour ça, mais Maëlle a été trop loin à mon goût.
Je grimace en revoyant très distinctement le fameux cadeau.
Un body. Et devant toute la famille et les amis !
Je porte ma tasse à mes lèvres en essayant d’ignorer la chaleur qui me revient aussitôt aux joues rien qu’en y repensant.
La honte…
Il faut vraiment s’appeler Maëlle Le Guern pour oser offrir ce genre de truc à sa petite sœur sous le regard amusé de la moitié du village. Et comme si ça ne suffisait pas, Marcel Le Floch a évidemment trouvé le moyen d’en rajouter une couche en demandant un défilé.
Je pourrais encore disparaître sous terre rien qu’en y repensant.
Je secoue la tête en laissant échapper un souffle amusé avant de terminer mon café. L’image de notre tablée me revient. Les discussions qui partaient dans tous les sens. Les débats sur le projet du manoir Keravel. Et Anthony, assis au milieu de tout ça, à parler de son hôtel avec ce calme agaçant qui donnait l’impression qu’il avait déjà réfléchi à chaque détail. Ce qui est certainement le cas, on ne se lance pas dans un tel projet sans base solide.
Je repense à sa manière d’expliquer les choses. Aux matériaux durables qu’il a évoqués. À sa volonté de préserver l’endroit.
Je ne peux pas dire qu’il parlait comme quelqu’un qui voulait transformer cet endroit en parc d’attractions géant.
Et ça m’agace presque davantage.
Parce qu’au fond, je comprends ce qu’il essaie de faire. Les visiteurs font vivre le coin. Ils remplissent les restaurants, les commerces, les chambres d’hôtes… et permettent aussi à des gens comme moi de travailler ici toute l’année. Sans ça, je n’aurais probablement pas cet appartement au-dessus d’une boutique ésotérique.
Mais il existe une différence entre accueillir des gens… et laisser un endroit perdre ce qui le rend vivant.
C’est cette frontière-là qui m’inquiète toujours.
J’engloutis ma tartine avant de remplir deux gourdes d’eau. Puis je retourne dans le séjour récupérer mon sac abandonné au pied de la table, sous le regard attentif de Kael.
J’y glisse mon carnet, les gourdes et un petit en-cas pour la randonnée du matin, puis vérifie la trousse de premiers secours avant de refermer la fermeture éclair.
Ensuite, je file dans la salle de bains me préparer rapidement.
Quand je reviens dans l’entrée quelques minutes plus tard, cette fois, Kael est debout pour de bon. Posté devant la porte, les oreilles dressées, il pose sur moi un regard d’une intensité qui ne laisse aucun doute sur ses priorités actuelles.
— Oui, j’arrive.
Je m’assieds sur le petit banc contre le mur pour enfiler mes chaussures de randonnée. Une fois les lacets serrés, j’attrape une veste légère que je passe sur mes épaules avant de récupérer la laisse de mon chien.
Quand j’ouvre enfin la porte, Kael s’élance aussitôt sur le palier avec cette démarche silencieuse qui lui donne parfois l’air d’une ombre vivante. Nous descendons l’escalier étroit et, quelques secondes plus tard, nous voilà dehors.
Le village s’éveille doucement.
Quelques volets commencent à s’ouvrir dans les maisons voisines, mais les rues restent encore calmes. J’aime ce moment suspendu où Paimpont appartient davantage aux oiseaux qu’aux visiteurs.
Nous remontons la rue principale en direction de l’étang. Sa surface est presque lisse, à peine troublée par quelques cercles laissés par les poissons et les canards qui dérivent près des berges. Une légère brume flotte au-dessus de l’onde tandis que les premiers rayons du soleil filtrent entre les arbres.
Comme chaque matin, j’emprunte le sentier qui longe l’étendue d’eau.
Kael marche à mes côtés avant de prendre parfois un peu d’avance, le museau levé vers les odeurs transportées par l’air frais. De temps en temps, il s’interrompt pour observer un mouvement dans les buissons ou écouter un bruit que je suis incapable de percevoir.
Avec sa silhouette élancée, ses oreilles dressées et sa manière de se déplacer sans bruit, il ressemble tellement à un loup que les touristes s’arrêtent souvent pour le regarder, mais à cette heure-ci, il peut gambader en toute tranquillité sans attirer l’attention de personne.
Et moi aussi.
Je respire profondément pendant que nous avançons le long du sentier.
Franchement, j’ai quand même de la chance. Peu de gens peuvent dire qu’ils commencent leur journée d’une si belle façon, avec un étang noyé dans la brume, l’odeur des arbres et le silence de la forêt qui s’éveille lentement autour d’eux.
Après une bonne demi-heure de marche, nous rentrons à l’appartement.
Kael se dirige aussitôt vers sa gamelle d’eau et boit longuement pendant que je prends dans le frigo le sachet préparé la veille.
Je verse le contenu dans sa gamelle : deux poussins décongelés et un morceau de viande.
— Bon appétit.
Kael ne se fait pas prier. Il attaque son repas avec l’efficacité tranquille d’un prédateur miniature. Je l’observe une seconde, accoudée au plan de travail, avant de récupérer mes clés sur la table.
Pendant qu’il mange, je jette un coup d’œil à mon téléphone. Quelques notifications sans importance apparaissent à l’écran. Je les balaie du pouce avant d’ouvrir le mail envoyé par l’office du tourisme.
La liste des participants s’affiche.
Je parcours rapidement les huit noms en essayant d’imaginer le genre de groupe qui m’attend ce matin.
Avec les randonneurs, c’est toujours un peu la loterie.
Parfois, je tombe sur des gens vraiment curieux, attentifs, qui prennent le temps d’écouter et de regarder la forêt autrement. Ceux-là repartent souvent avec des étoiles plein les yeux et une véritable envie de respecter les lieux.
Et puis, il y a les autres, ceux qui viennent surtout pour cocher une case sur leur programme du week-end ou des vacances. Ceux qui veulent une jolie photo et une anecdote sur Merlin avant de passer à autre chose.
Je reverrouille mon téléphone alors que Kael termine déjà son repas.
— Prêt à partir ? lui demandé-je en me dirigeant vers la porte.
Trottinant à côté de moi, il jappe en remuant la queue et file dans l’escalier sitôt le battant ouvert.
Je récupère mon sac, sa laisse, puis le suis dehors.
Ma voiture est stationnée un peu plus loin sur le parking de la mairie. Kael grimpe à l’arrière dès que j’ouvre la portière, puis je m’installe derrière le volant après avoir balancé mes affaires sur le siège passager.
La randonnée du jour ne part pas de Paimpont. Le groupe m’attend à Tréhorenteuc, un petit village niché au cœur de la forêt, à une dizaine de minutes de route d’ici. Là-bas, les sentiers plongent directement dans les coins les plus chargés de légendes de Brocéliande.
Je démarre et quitte rapidement le village.
Très vite, la route serpente entre les arbres, les bois se refermant autour de nous. Kael observe le paysage par la fenêtre arrière. Par moment, son museau vient m’effleurer le cou ou l’épaule, comme pour vérifier que je suis toujours là, ce qui m’arrache un sourire.
Quelques minutes plus tard, les premières maisons de Tréhorenteuc apparaissent entre les arbres. Le village est minuscule, mais il dégage une atmosphère bien particulière. Peut-être à cause de l’église du Graal, ou simplement des légendes qui semblent s’accrocher ici à chaque pierre.
Je gare la voiture sur le petit parking près du départ de la randonnée.
À peine la portière arrière ouverte, Kael saute au sol avant de s’étirer longuement et de renifler l’air avec curiosité.
— Pas de bêtise, murmuré-je en attrapant mon sac.
J’y suspends sa laisse sans pour autant l’attacher immédiatement.
Quelques véhicules sont déjà garés, et je repère aussitôt mon groupe. Les randonneurs arrivent presque toujours en avance quand on leur promet des histoires de chevaliers, de fées ou de magie.
Tout en m’approchant avec Kael à mes pieds, j’observe les personnes que je vais guider aujourd’hui.
Un couple de retraités discute près du panneau d’information. Un peu plus loin, une femme tente visiblement de convaincre un adolescent de quitter son téléphone si j’en crois sa main tendue vers l’appareil. Deux jeunes femmes photographient déjà le paysage sous tous les angles pendant qu’un homme ajuste son appareil photo avec un sérieux presque cérémonieux.
Les conversations se tarissent quand ils nous remarquent approcher.
Il faut dire que Kael attire toujours l’attention.
— Bonjour, lancé-je avec un sourire.
Les regards passent de moi à mon chien.
— Bonjour, répond le couple de retraités presque en même temps.
L’une des jeunes femmes se penche légèrement en avant, fascinée.
— Il est magnifique. C’est quoi comme race ? On dirait vraiment un loup.
Je pose une main sur la tête de Kael, qui accepte les compliments en battant de la queue.
— Merci. Il s’appelle Kael et c’est un chien-loup tchécoslovaque.
L’adolescent lève enfin les yeux vers moi, son téléphone aux oubliettes.
— C’est un vrai loup ? demande-t-il.
Je souris.
— Non. Mais il aime bien entretenir le doute.
Quelques rires se font entendre pendant que je jette un coup d’œil à ma montre.
— J’espère que personne n’a peur des chiens, sinon dites-moi et je l’attacherai, précisé-je en posant une main sur la laisse accrochée au sac.
Tous me rassurent, me permettant de le laisser aller comme il veut.
— Bien. Je crois que tout le monde est là, donc on va commencer. Je m’appelle Elwenn et je serai votre guide ce matin.
Je marque une petite pause, le temps que chacun se concentre sur moi plutôt que mon toutou.
— La balade durera environ trois heures. Nous allons traverser une partie de la forêt avant de rejoindre plusieurs lieux liés aux légendes de Brocéliande.
Les deux jeunes femmes échangent un regard enthousiaste.
— Avant de partir, il y a juste une règle importante.
Je vois déjà certains sourires, comme s’ils s’attendaient à une longue liste de consignes compliquées.
— On reste sur le sentier.
Le soupir discret de l’adolescent manque de m’arracher un sourire.
Je m’approche du bord du chemin et m’accroupis en désignant le sol recouvert de mousse et de feuilles mortes.
— Ici, sous vos pieds, il y a des dizaines de petites pousses qui mettent parfois plusieurs années à grandir correctement. Et si chaque visiteur décide de faire un pas de côté pour une photo ou un raccourci, au bout de quelques mois, il ne reste plus rien.
Le photographe baisse les yeux vers le sous-bois pendant que le couple de retraités observe la mousse avec curiosité.
— La forêt paraît solide, mais elle est beaucoup plus fragile qu’on l’imagine, ajouté-je en me redressant.
Je replace une mèche de cheveux derrière mon oreille avant d’esquisser un léger sourire.
— Voilà. À part ça, profitez simplement de la balade.
Je fais un geste vers le sentier.
— On y va ?
Le groupe se met en marche derrière moi et, très vite, nous quittons les dernières traces du village pour nous enfoncer sous les arbres. L’air devient plus frais, chargé d’odeurs de terre humide, de mousse et de feuilles encore gorgées de rosée.
Quelques rayons de soleil traversent le feuillage au-dessus de nos têtes, dessinant des taches dorées sur le chemin.
Kael trotte quelques mètres devant nous, connaissant parfaitement l’itinéraire et s’arrête parfois pour renifler une racine ou observer un oiseau qui s’envole.
— Il ne s’éloigne jamais ? demande tout à coup l’une des jeunes femmes.
— Non. Il aime trop savoir où je suis.
Comme pour appuyer mes paroles, Kael tourne brièvement les oreilles dans ma direction avant de revenir marcher près de moi.
Nous avançons encore quelques minutes dans un silence presque religieux. Puis, comme à chaque randonnée, les premières questions arrivent enfin.
— Vous travaillez ici depuis longtemps ? s’enquit la femme du couple de retraités.
— Presque dix ans. J’ai débuté pendant les vacances scolaires alors que j’avais 16 ans.
Elle ouvre de grands yeux surpris.
— Eh bien… Et ça ne vous lasse jamais ?
Je laisse mon regard glisser autour de nous avant de secouer doucement la tête.
— Impossible, dis-je en désignant les arbres d’un mouvement de main. La forêt ne ressemble jamais tout à fait à la veille. La lumière change, les odeurs aussi. Et puis, il y a les saisons.
Je ralentis légèrement avant de me tourner vers tout ce petit monde.
— Et il y a les histoires.
Le photographe me sourit, en posant une main sur son appareil.
— Voilà ce que j’attendais.
Le coin de mes lèvres s’étire tandis que nous atteignons un passage où le sentier serpente entre deux énormes chênes aux racines noueuses qui émergent du sol comme des serpents figés.
— Vous connaissez la légende de l’endroit où nous allons ?
Les regards s’attardent sur moi. Certains hochent timidement la tête, d’autres secouent les épaules avec une curiosité assumée.
— Un peu… dit l’une des deux amies en week-end. C’est lié à Merlin, non ?
J’acquiesce.
— À Merlin, à Morgane… et surtout à l’amour.
Je reprends la marche alors que Kael revient à mes pieds.
— La forêt de Brocéliande est l’un des endroits où les légendes arthuriennes se sont enracinées le plus profondément. Ici, chaque pierre, chaque arbre semble avoir une histoire à relater.
Je ralentis pour m’assurer que tout le monde suit.
— On raconte par exemple que Merlin lui-même a vécu dans ces bois. Qu’il y aurait observé les hommes, transmis son savoir… et peut-être même fini par s’y perdre un peu lui aussi.
Le photographe s’arrête un instant pour cadrer un vieux tronc couvert de mousse.
— Et il est enterré ici ? demande-t-il sans quitter son viseur.
— Certains disent qu’il est prisonnier, corrigé-je.
Plusieurs regards se tournent vers moi.
— Prisonnier de la fée Viviane, poursuivis-je avant de laisser planer un petit silence. Selon la légende, Merlin est tombé amoureux d’elle et lui a transmis son savoir. Mais un jour, Viviane aurait utilisé cette magie pour l’enfermer à jamais dans un cercle invisible.
L’adolescent ouvre des yeux ronds.
— Sérieux ?
Je hausse les épaules, un sourire aux lèvres.
— Dans les légendes, l’amour et la magie font rarement bon ménage.
Quelques rires se font entendre tandis que nous poursuivons notre avancée sous les arbres. Progressivement, la forêt s’éclaircit un peu. Puis, au détour du chemin, une forme dorée apparaît entre les branches.
— Voilà notre premier arrêt.
Les visiteurs approchent pour admirer l’arbre recouvert de feuilles d’or qui scintillent sous la lumière matinale.
Même après toutes ces années, l’endroit continue de produire le même effet.
— L’Arbre d’or, annoncé-je. Il a été créé après un incendie qui a ravagé une partie de la forêt dans les années 90. Aujourd’hui, il symbolise la renaissance. Parce que même après une catastrophe, la nature peut retrouver sa beauté.
Je les laisse quelques minutes prendre des photos, puis les entraîne plus loin, vers le Miroir aux fées, tout en leur narrant la légende des fées qui viendraient contempler leur reflet à la surface de l’eau lorsque la lune éclaire l’étang. Puis nous longeons le sentier bordé de mousse avant d’emprunter un passage plus escarpé qui grimpe entre les roches et les racines.
Peu à peu, les premières pierres dressées apparaissent entre les arbres, annonçant notre prochaine étape.
Je ralentis une nouvelle fois.
— Nous allons maintenant pénétrer dans l’un des endroits les plus célèbres de Brocéliande. Le Val sans Retour.
Je désigne le chemin qui s’enfonce entre les rochers.
— Attention messieurs, ajouté-je avec un sourire malicieux. Vous pourrez entrer… mais peut-être pas ressortir.
Le couple de retraités éclate de rire et l’homme lève les mains avec un air faussement inquiet.
— Dans ce cas, je vais rester bien derrière ma femme.
— Sage décision, je réponds tandis que les deux jeunes femmes gloussent derrière lui.
Nous entamons la descente dans le vallon.
Autour de nous, les roches dressées prennent des formes étranges. Certaines silhouettes semblent presque humaines sous certains angles, comme si la forêt avait figé des corps dans la pierre.
Tout en avançant, je leur raconte l’histoire du Rocher des Faux-Amants et de ces hommes infidèles que Morgane aurait condamnés à rester prisonniers du Val.
Le photographe mitraille chaque détour du sentier pendant que les autres lèvent régulièrement les yeux vers les falaises qui nous entourent.
La piste serpente encore un moment avant de déboucher sur un petit replat couvert d’herbes et de mousse. Ici, les arbres s’écartent légèrement et la lumière traverse le feuillage par nappes dorées. L’endroit idéal pour faire une pause.
— On va s’arrêter quelques minutes ici, annoncé-je au groupe.
Certains étirent leurs jambes pendant que d’autres déposent leurs sacs au sol avec soulagement. Je leur fais signe de s’installer, m’asseyant moi-même sur une grosse racine qui émerge de la terre. Kael vient immédiatement se coucher contre mon mollet.
J’en profite pour lui donner un peu d’eau avant de boire à mon tour à ma gourde tandis que tout le monde se rassemble devant moi en demi-cercle.
Je prends une légère inspiration et commence mon récit :
— On raconte que Morgane la fée s’est réfugiée dans ce vallon après avoir découvert l’infidélité de l’homme qu’elle aimait. Imaginez cet endroit il y a des siècles. Aucun sentier. Aucun panneau. Juste la forêt, immense, sauvage… et une femme blessée au point de vouloir transformer sa douleur en malédiction.
Le vent fait frissonner les feuilles autour de nous tandis que les regards se lèvent instinctivement en direction des arbres.
— Morgane aurait alors utilisé sa magie pour enchanter le Val. Tous les hommes infidèles qui s’y aventuraient se retrouvaient prisonniers des lieux, incapables d’en ressortir. Peu importe le chemin qu’ils empruntaient, la forêt les ramenait toujours ici.
Le couple de retraités échange un regard amusé.
— Une prison magique pour cœurs volages, en quelque sorte, énonce la femme.
Quelques rires s’élèvent alors que j’esquisse un sourire.
— Certains disent qu’on pouvait entendre leurs voix résonner entre les rochers pendant des années. D’autres racontent que la forêt elle-même refusait de les laisser partir. Et puis un jour, un chevalier fidèle serait entré dans le Val. Lui seul aurait réussi à briser l’enchantement de Morgane.
Pile à la fin de ma phrase, je vois l’homme à l’appareil photo se redresser brusquement.
— Attendez…
Il pointe quelque chose derrière les arbres.
— Je crois qu’il y a un animal, souffle-t-il.
Avant que je puisse réagir, il s’éloigne déjà du sentier, son appareil levé devant lui.
Merde !
— Monsieur, s’il vous plaît ! l’alpagué-je en bondissant pour le rejoindre.
Il s’est arrêté à quelques mètres plus loin, complètement absorbé par ce qu’il observe entre les arbres.
— Là-bas, murmure-t-il sans me regarder. Un daim.
D’instinct, je ralentis en approchant, essayant de faire le moins de bruit possible. Et en effet, à travers les branches, une silhouette fine se détache avant de disparaître dans la végétation.
L’homme baisse un peu son appareil, fasciné.
— Je sais que ça ne paraît pas grand-chose, dis-je en me stoppant près de lui. Mais si chaque visiteur fait deux pas hors du sentier pour observer un animal ou prendre une photo, ça finira par détruire le sous-bois.
Il fronce les sourcils avant d’abaisser les yeux vers le sol.
Autour de nous, la mousse constitue un tapis épais entre les racines, et de minuscules pousses vert tendre émergent à peine de la terre humide.
— Ici, la forêt se reconstruit en permanence. Mais certaines plantes mettent des années à repousser.
— Combien de temps ? demande une voix dans mon dos.
Je relève la tête vers la femme et réfléchis une seconde, cherchant la bonne réponse dans tout ce que j’ai appris pendant mes formations de guide.
—Parfois cinq ans… parfois dix, finis-je par répondre. Ça dépend des plantes et du sol, de l’humidité…
Je désigne la mousse épaisse qui tapisse le sous-bois.
— Certaines pousses mettent des années à s’installer. Et si elles sont écrasées, tout recommence à zéro.
Un silence tombe brièvement sur le groupe. Même l’adolescent regarde désormais le sol avec une attention nouvelle.
Je me redresse avant de revenir vers le sentier avec le photographe.
— Quand on devient guide, on nous apprend très vite ce genre de choses, je reprends. La forêt paraît immense, solide, presque indestructible… mais comme je vous l’ai dit tout à l’heure, elle reste fragile.
— Pardon, je n’y avais jamais pensé comme ça, s’excuse-t-il.
Je lui adresse un sourire rassurant.
— La plupart des gens ne s’en rendent pas compte. Et ce n’est pas forcément leur faute. C’est aussi pour ça qu’on est là aussi. La forêt accepte qu’on la traverse, mais elle a besoin qu’on la respecte.
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