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Tu trouveras ci-dessous les 3 premiers chapitres de La Sorcière & le Loup.

Installe-toi avec un bon café (ou un chocolat chaud, c’est selon 😏) et profite d’un petit moment de lecture avec ces 3 premiers chapitres.

Ou le roman en entier

Bonne lecture,

Léa


Chapitre premier

Morwën

Le bruit du chariot à roulettes me sortit de ma rêverie. Comme souvent lorsque j’attendais que mon beau-frère Théo me ramène un nouveau corps à embaumer, je m’enfermais dans mes pensées, pour faire le vide et me préparer à affronter une fois de plus la mort. Un rituel mis en place au fil des années pour me recueillir en silence avant chaque intervention. Je ne savais pas comment mes collègues thanatopracteurs s’accoutumaient à leur quotidien, mais je refusais de m’endurcir plus que nécessaire face à la disparition de chaque être vivant. 

Chez les Le Fay, accompagner les défunts faisait partie de notre héritage, c’était inscrit dans nos gènes. Une tradition transmise de génération en génération. Nous apportions un dernier apaisement aux âmes qui s’apprêtaient à passer de l’autre côté. Grâce à nos soins, nous offrions aux familles endeuillées un visage apaisé, pourvu d’une illusion de vie, presque semblable à celui qu’ils avaient connu durant leur existence. C’était notre manière d’adoucir l’absence, d’édulcorer le masque rigide octroyé par la Grande Faucheuse, et ainsi de permettre aux proches de dire adieu dans la dignité, même si la mort n’était pas toujours belle à voir. Parfois, les traits d’un défunt reflétaient la souffrance qu’il avait endurée, et il m’incombait de leur rendre leur sérénité, de les guider vers une paix éternelle. 

En tant que sorcière, ma conception de la mort différait de celle de la plupart des gens. Pour moi, elle ne ressemblait pas à une finalité en soi, mais plutôt une transition entre deux mondes. Elle était comme l’accomplissement d’un cycle et le début d’un autre. L’enveloppe charnelle retournait à la terre, nourrissant la vie qui lui succédait, tandis que l’âme poursuivait son périple dans l’Autre Monde, et continuait de s’élever, dans l’attente de sa renaissance. 

Cette compréhension de la mort me permettait d’aborder mon métier de manière sûrement différente de celle de mes confrères. Je ne me contentais pas de préparer et restaurer les corps pour leur dernier voyage, j’aidais également les âmes dans leur transition vers l’au-delà, offrant compassion et bienveillance à ceux qui franchissaient la frontière. 

Cependant, cette capacité de psychopompe ne s’avérait pas sans conséquence. Mon don, hérité de ma lignée, s’accompagnait d’une empathie profonde à travers laquelle j’éprouvais avec une intensité déconcertante les émotions des autres. Un cadeau qui pouvait être à la fois une bénédiction et un fardeau. Un double tranchant. Ainsi, si je ne faisais pas attention ou si j’étais trop fatiguée, et que je me retrouvais face à la détresse de familles endeuillées, je ne pouvais m’empêcher de partager leur peine, de ressentir leur douleur au plus profond de mon être. Mon cœur se serrait alors, et je devais puiser en moi pour rester forte et accomplir ma mission. Par chance, je croisais rarement ces âmes éplorées, car ma mère et ma sœur se chargeaient de les accueillir, me permettant de me réfugier dans le sanctuaire calme du sous-sol de la maison funéraire familiale. 

— Tu veux le mettre directement sur la table ? me demanda Théo. 

Un fin sourire étirait les lèvres de mon beau-frère. Avec ses yeux bleus perçants qui semblaient toujours pétiller d’une lueur taquine et ses cheveux en bataille, il donnait l’impression de sortir du lit. Ou de s’être laissé distraire par Aerin, sa femme qui était aussi ma petite sœur. Je penchais davantage pour la seconde option vu le temps qu’il avait pris pour me le rapporter. 

— Oui. Pas besoin de faire un détour par la cuisine, il n’est pas là pour siroter un thé, plaisantai-je en lui adressant un clin d’œil. 

Théo pouffa face à ma répartie avant de s’écarter légèrement, les bras en l’air, faisant mine de se rendre devant un public imaginaire. 

— Je plaide coupable ! 

Je souris en secouant la tête, puis me rapprochai du chariot à roulettes. 

Affublée d’une blouse bleue jusqu’aux chevilles, de mon tablier, d’un masque et d’une paire de gants, je me plaçai du côté des pieds du défunt tandis que mon beau-frère se positionnait au niveau du buste, puis j’enroulai mes bras autour de la housse mortuaire blanche. Ensemble, nous formions une équipe bien rodée.

— Un. Deux. Trois, encouragea Théo. 

Je bandai mes muscles et soulevai le corps sans vie. Notre geste était maîtrisé, habitué, empli d’un profond respect. Quand Théo avait commencé à bosser avec moi, il ne faisait pas preuve d’autant de ménagement pour les dépouilles, cependant mon don de médiumnité m’avait poussé à lui mettre les pendules à l’heure. 

Quand le temps du dernier sommeil arrivait, la plupart des personnes passaient sans encombre dans l’Autre Monde. Cependant, la brutalité de certains décès pouvait parfois enchaîner un esprit, le laissant en dérive entre deux mondes. Ces âmes perdues, surprises par la subite séparation de leur corps, pouvaient être troublées, voire hostiles. Et ils ne se montraient pas toujours très amicaux en constatant le soin que certains prenaient avec leur enveloppe charnelle désormais vide. Bien entendu, Théo ne percevait rien, mais moi, je les voyais et j’entendais leurs lamentations. Leur douleur et leur confusion résonnaient dans mon crâne sans discontinuer et malmenaient mon âme et mon cœur. J’avais beau cadenasser mon hypersensibilité à double tour derrière une porte en béton armé, avec les esprits, rien n’y faisait, ils franchissaient mes barrières sans mal. Ma grand-mère Élaine, qui s’était trouvée à ma place quelques années plus tôt, me répétait que les choses s’arrangeraient avec le temps. 

Le temps était vachement long… 

Nous déposâmes la dépouille sur la table funéraire, puis je m’emparai du dossier pour lire les indications le concernant. 

Silas Richards.

Un lycan d’une cinquantaine d’années. 

Les informations répertoriées restaient minces, mais les rumeurs circulaient déjà dans la petite ville de Paimpont. Le corps de Silas avait été retrouvé près de celui de Laurianne Denier, une vieille chamane du coin, réputée pour sa capacité à communiquer avec les animaux et aussi certains esprits de la nature. Celle-ci se trouvait encore entre les mains du légiste du service de médecine légale de Vannes et parviendrait sur ma table d’ici quelques jours. Un double meurtre, apparemment. Toutefois, je ne savais rien d’autre, ce qui se révélait très frustrant pour moi. 

Mon meilleur ami, Thomas, qui se trouvait être également le frère de Théo, occupait le poste de lieutenant au sein du groupement de gendarmerie départementale. Il bossait sur l’affaire, mais obtenir de sa part ne serait-ce qu’une lichette de renseignement s’avérait aussi probable que dénicher une veine cachée sous une peau translucide lors d’une injection d’embaumement. Je devrai donc me débrouiller par moi-même pour comprendre ce qu’il s’était passé. Car un point me chiffonnait : un loup-garou ne se révélait pas facile à tuer.  

Silas Richards était arrivé une dizaine d’années plus tôt dans la région. Le Clan de Brécilien, la meute de lycans vivant sur les terres de Paimpont, l’avait accepté en son sein, mais il demeurait solitaire. L’Alpha lui avait fourni un toit, l’avait présenté à la communauté des surnaturels et ensuite, plus rien. Par moments, on l’apercevait se ravitailler à la supérette du bourg pour se ravitailler, mais il restait très discret. D’ailleurs, jamais je n’avais entendu le moindre incident à son propos. Il se tenait à l’écart de tout le monde. 

Je me demandais même pourquoi il s’était installé ici, car Paimpont était une ville chargée d’histoire. Les mythes allaient bon train dans la région et nombre de touristes se pressaient pour venir écouter les conteurs du coin. Les habitants, humains et créatures surnaturelles, se donnaient du mal pour faire perdurer cette terre de légendes et plonger les nombreux voyageurs au cœur de la féerie. Le Roi Arthur et Merlin l’enchanteur avaient encore de beaux jours devant eux. 

Quoi qu’il en soit, malgré l’effervescence de l’endroit, je n’avais pas souvenir qu’il y ait eu des meurtres ces dernières décennies. Ou alors, à une époque lointaine, bien avant ma naissance. Peut-être même bien avant la constitution de l’Organisation de Contrôle des Créatures Surnaturelles, abrégée O.C.C.S. ou Conseil pour aller encore plus vite. Cette administration avait été établie une cinquantaine d’années plus tôt — au moment où les supras décidaient d’effectuer leur coming out —, et servait à rassurer la population humaine. Par endroits, des incidents se produisaient, certains cherchant à braver les nouvelles règles instaurées, mais Paimpont demeurait une localité paisible, où il faisait bon vivre. 

Alors un meurtre sortait clairement de l’ordinaire. 

Et je refusais de croire que Silas avait un quelconque ennemi. 

Même si je faisais chaque jour mon maximum pour me protéger, il m’arrivait parfois de tomber sur une personne dont les émotions étaient si fortes qu’elles outrepassaient mon bouclier énergétique et m’envahissaient de manière troublante. Comme si un lien invisible se tissait entre nous dans une connexion irrépressible, pour me permettre de plonger dans les profondeurs de son âme. 

C’est ce qu’il s’était produit avec Silas Richards lors de notre première rencontre. Ce jour-là, son tumulte intérieur s’était emparé de moi comme jamais. Sa douleur était si accablante, si déchirante, que mon propre cœur en avait été meurtri. J’avais ressenti toute la tristesse et le désespoir qu’il enfouissait au fond de lui depuis des années. La perte de son âme sœur l’avait brisé, et il portait cette souffrance comme un fardeau insupportable. C’était comme si son chagrin s’était abattu sur moi tel un torrent dévastateur, me submergeant complètement. 

Pendant des jours, je m’étais retrouvée plongée dans un état d’épuisement émotionnel, comme vidée de toute énergie, comme si chaque fibre de mon être avait été mise à rude épreuve. Il m’avait fallu du temps pour me remettre de cette expérience débilitante, et j’avais travaillé d’arrache-pied pour reformer mon armure mentale. Depuis, je me munissais même en permanence d’une puissante tourmaline noire pour amplifier cet effet protecteur. 

Alors que je me remémorais cette rencontre, je percevais encore une pointe de tristesse dans mon cœur. Je ne connaissais pas vraiment Silas, ni comment il avait vécu avant le décès de sa femme, mais ici, à Paimpont, son quotidien avait été marqué par la solitude et la souffrance. J’aurais aimé l’aider à trouver l’apaisement, mais à chaque fois que j’avais tenté une approche, il m’avait fui comme la peste. 

Alors non, Silas ne pouvait pas avoir d’ennemi, il n’était pas mauvais, juste mort de l’intérieur depuis le moment où son âme sœur s’était éteinte. 

Je pris une profonde inspiration pour me focaliser sur la tâche qui m’attendait et reposai la fiche du loup avant de me rapprocher de la housse mortuaire. Le silence pesant de la pièce enveloppait mes pensées, et je laissai mon regard divaguer dans l’espoir de percevoir l’esprit de Silas. Habituellement, lors de conditions tragiques, les âmes des défunts se manifestaient à moi, cherchant réconfort ou vengeance. Mais dans le cas de Silas, rien. Aucun signe de sa présence, aucun murmure de son âme errante. 

Un sentiment étrange m’envahit alors. Pourquoi ne m’apparaissait-il pas ? Était-il apaisé, désormais aux côtés de celle qu’il aimait ? Parfois, mon intervention dans le passage s’avérait inutile, car un proche les attendait. Cependant, dans ce cas, c’était surprenant.

Je secouai la tête pour chasser ces pensées et saisis la fermeture Éclair de la housse tandis que Théo déplaçait le chariot pour qu’il ne me gêne pas. Le métal froid glissa entre mes doigts alors que je la descendis lentement, puis j’en écartai les pans. 

Au moment où mes yeux se posèrent sur le corps sans vie du lycan, ou plutôt sur son visage, un cri étouffé s’échappa de ma gorge. Je reculai d’un bond, choquée par la vision macabre qui se déployait devant moi, tandis que mon cœur s’emballait, tambourinant tel un forcené dans ma poitrine. Sa figure avait été comme arrachée, ne laissant que l’horreur d’une béance affreuse et terrifiante. 

J’avais beau être habituée à la mort, cette scène dépassait tout ce que j’avais pu rencontrer jusqu’à présent. Je m’étais retrouvée face à des personnes âgées décédées pendant leur sommeil, des individus plus jeunes victimes d’accidents tragiques. Mais jamais, au grand jamais, je n’avais été confrontée à une telle horreur. À une pareille barbarie. La violence et la cruauté dont Silas avait été la proie étaient indescriptibles.  

Le choc et la tristesse s’entremêlèrent en moi, mais je refusais de céder au désarroi. J’avais appris à gérer mes sentiments, à faire face à la mort et à garder une certaine distance émotionnelle nécessaire pour accomplir mon travail. Mais cette fois-ci était différente. La bestialité du meurtre me glaçait jusqu’au plus profond de mon être. 

— Mon Dieu, souffla Théo, aussi ébranlé que moi. 

— Ne regarde pas, lui conseillai-je. 

D’instinct, je rabattis la housse sur le corps en prenant soin de me mettre entre lui et mon beau-frère. 

— Trop tard. Je crois que je vais en faire des cauchemars pour le restant de mes jours, murmura-t-il d’une voix tremblante. 

En me retournant, je constatai combien il était blême. 

— Qu’a-t-il pu lui arriver ? demanda-t-il, cherchant des réponses dans mon regard. 

Je secouai la tête, essayant de conserver mon calme malgré l’horreur de la scène.

— Je n’en sais rien, mais ce n’était pas humain. Cette violence dépasse tout ce que j’ai pu voir jusqu’à présent. Une telle sauvagerie… c’est inimaginable. 

Mon esprit tournait en boucle, en quête d’explications, mais aucun sens ne pouvait être trouvé dans cet acte d’une cruauté sans nom. Je me retrouvais confrontée à l’incompréhensible, et cela m’animait d’un sentiment d’impuissance et de rage mêlées. Silas Richards méritait un dernier repos paisible, mais sa mort brutale laissait planer des questions dont je redoutais les réponses. 


Chapitre 2

Morwën

Débarrassée de mon attirail de travail pour ne pas choquer de potentiels clients, je suivis Théo à l’étage de la maison funéraire. Nous arrivâmes dans la grande salle d’accueil, un espace conçu pour recevoir les familles endeuillées. La décoration était sobre, mais empreinte d’une certaine élégance, avec des teintes de couleurs apaisantes sur les murs et des meubles en bois foncé. 

Un grand lustre en cristal suspendu au plafond illuminait la pièce, projetant des reflets scintillants sur les surfaces. Chaque jour, ma sœur et ma mère allumaient des bougies un peu partout, créant une atmosphère propice au recueillement avec leur parfum unique et envoûtant, un brin mystique, qui s’élevait dans l’air. Des fleurs fraîches étaient aussi disposées en différents endroits. 

Plusieurs cercueils, dans leur variété de bois, de formes et de finitions, étaient soigneusement disposés le long des murs. Certains arboraient des sculptures élégantes, tandis que d’autres se distinguaient par leur simplicité et leur raffinement. Les urnes funéraires, quant à elles, faisaient étalage d’une diversité de designs et de matériaux, offrant aux familles différentes options pour honorer leurs proches défunts. 

Au centre de la salle, une table en bois accueillait des brochures et des documents d’information sur les services funéraires disponibles. Des chaises étaient disposées autour de celle-ci, offrant un espace pour que les familles puissent se recueillir et discuter de leurs choix.

Avec Théo, nous nous dirigeâmes vers le bureau d’Aerin, un endroit lumineux où des rideaux crayeux en mousseline voletaient à la fenêtre, laissant filtrer la douce lumière du soleil. 

Dès qu’elle posa les yeux sur son époux, elle se précipita vers lui. 

— Que t’arrive-t-il, mon chéri ? Tu es blanc comme un linceul. 

Il lui jeta en retour un regard peu amène. 

— Tu n’avais pas une autre comparaison ? 

— Je la trouve de circonstance vu l’endroit où nous sommes. Et puis, tu oublies que j’ai grandi dans cette ambiance bon enfant. 

— Bon enfant ? répéta-t-il d’un air blasé. 

Amusée par leur échange, je posai une main sur le bras de Théo, attirant ainsi son attention. 

— Tu préférerais qu’elle dise que tu es blanc comme un fantôme ? lui demandai-je avec un sourire en coin. Personnellement, j’aime bien les linceuls, ça donne un petit côté « je suis prêt pour le grand départ ». 

Mon beau-frère blêmit davantage tandis que les épaules de ma sœur étaient secouées de son rire silencieux. 

— Vous êtes timbrées toutes les deux ! grogna-t-il avant de prendre la fuite. 

— Elle était bien trouvée, celle-ci, approuva Aerin. 

— Je sais. As-tu le numéro de téléphone du notaire qui gère la succession de Silas Richards ? 

Aerin retrouva son sérieux et repassa derrière son bureau. Elle fouilla un moment dans ses dossiers, puis gribouilla sur un papier. 

— Le voici. Il y a un problème ? m’interrogea-t-elle alors que je m’en emparais. 

— Il a réclamé un acte de thanatopraxie, mais c’est impossible. 

Elle fronça les sourcils. 

— Comment ça ?

J’hésitai un instant, me demandant si je devais partager les détails macabres avec elle. Après tout, Aerin possédait un enthousiasme débordant, et parfois, je trouvais tellement incongru de la voir travailler dans un pareil endroit. Pourtant, malgré sa joie de vivre, elle dénichait toujours les mots pour apaiser et réconforter les vivants qui venaient ici. 

— C’était… horrible. Je n’ai jamais rien vu de tel. Je ne peux pas faire de miracle, et il ne sera pas possible de le rendre présentable. Son visage a été complètement détruit, murmurai-je, le regard empli de tristesse. 

Ma sœur posa une main compatissante sur mon épaule. Il était difficile pour moi de lui avouer cela, je détestais me retrouver impuissante. Mais je devais me montrer réaliste, je ne pouvais pas reconstituer une figure totalement endommagée. 

— Je suis désolée, Morwën. Tu fais toujours tant. Mais il ne faut pas que tu te blâmes pour ça. 

Je lui adressai un faible sourire. Les mots d’Aerin m’apaisaient et j’étais reconnaissante d’avoir une sœur aussi compréhensive. 

Je l’abandonnai pour retourner au sous-sol. En bas, la seule ampoule du couloir grésillait, rendant l’atmosphère lugubre tandis que je le remontai. Une fois dans mon bureau, je m’installai sur mon fauteuil avant de m’emparer du combiné, puis d’un doigt fébrile, je composai le numéro de maître Carbonneau, le notaire qui m’avait commandé les soins de conservation.

— Cabinet Carbonneau, que puis-je faire pour vous ? 

— Bonjour, c’est Morwën Le Fay, des pompes funèbres, je dois de toute urgence m’entretenir avec maître Carbonneau. 

— Très bien, un instant, je vais voir s’il est disponible. 

Elle me mit en attente, ce qui déclencha une vague de stress en moi. Annoncer cela au notaire était facile, toutefois, ce qui me rongeait de l’intérieur concernait les membres de la famille de Silas Richards. Je n’avais jamais entendu parler de personnes venues lui rendre visite, mais au fond de moi, j’avais toujours espéré qu’il n’était pas seul au monde. La vitesse avec laquelle il avait été intégré au Clan de Brécilien me laissait supposer qu’il avait au moins des amis au sein de la meute. Cependant, comment allaient réagir les membres en découvrant qu’ils ne pourraient pas rendre leur hommage au loup ? Leur déception allait être immense. 

— Bonjour, mademoiselle Le Fay, me surprit la voix du notaire. Comment vous portez-vous ?

— Ça pourrait aller mieux. J’appelle au sujet de l’intervention de thanatopraxie que vous avez demandée pour Silas Richards.

— Je vous écoute. Il y a un problème ?

— Et comment ! Vous avez vu le corps ? Le visage est complètement détruit. Je ne peux pas opérer de miracle.

Un moment de flottement suivit ma déclaration. Je le laissais se faire à l’idée. 

— Pour répondre à votre question, non, je n’ai pas vu le corps. Les gendarmes ont simplement dit qu’il était dans un état épouvantable. J’ai supposé que vous pourriez lui redonner une apparence… enfin, je comprends. Mais dans ce cas, que proposez-vous ? 

— Je vais effectuer les actes habituels. Le nettoyage, l’habillement. Puis je le mettrais en bière. Par contre, il faut garder à l’esprit qu’il ne pourra pas être visible. Vous devez prévenir ses proches pour qu’ils se préparent. Ce n’est jamais évident de faire son deuil quand ça se passe ainsi. 

— Bien, je vais avertir la famille dans ce cas. 

L’envie de lui poser quelques questions me trotta dans la tête, mais je me retins. Ce n’était pas le moment, Silas m’attendait. 

— Le corps sera prêt d’ici la fin de la journée, poursuivis-je. 

— Parfait. Merci beaucoup, mademoiselle Le Fay. 

— De rien, monsieur. À bientôt.

Je raccrochai et soupirai. Ce n’était jamais facile de faire face à des situations comme celle-ci. 

Je quittai la pièce pour rejoindre ma salle de travail, comme si chaque pas me lestait d’un poids insurmontable. Les doutes et les questions rongeaient mon âme alors que je m’apprêtais à faire face à la réalité du loup. Malgré mes années d’expérience, je n’avais jamais été confrontée à une telle situation et j’appréhendais la vision du corps. Pourtant, mon esprit ne cessait d’évoquer quelle horreur il avait dû vivre dans les derniers instants de son existence. Le destin tragique qui l’avait frappé me touchait profondément, faisant naître en moi un mélange de compassion et d’effroi. 

En pénétrant dans la pièce, mon regard se posa sur la housse mortuaire qui abritait la dépouille de Silas. Cette forme inerte et silencieuse me rappelait à quel point la vie était fragile et précieuse, et combien mon rôle était important. Pourtant, malgré mon dévouement, j’avais failli. 

Il me fallut un instant pour rassembler mon courage, et avec des gestes empreints d’hésitation, je me dirigeai vers l’armoire renfermant mon équipement. Je me munis d’un nouveau sarrau bleu, ajustai mon tablier et enfilai des gants, cherchant à me protéger de l’émotion envahissante qui m’habitait. 

Avec une réticence mêlée de tristesse, je m’approchai du corps sans vie du lycan, puis ouvris pour la seconde fois sa housse. Le choc de la vision s’imprima une nouvelle fois dans mes rétines. C’était complètement insensé de constater qu’il ne restait rien de son visage, et cette vue bouleversante me laissait sans voix. 

Quel monstre a bien pu réaliser un tel carnage ? 

Cette pensée emplit mon esprit de rage et de douleur. La stupéfaction laissa bientôt place à une lourdeur écrasante qui m’oppressa de l’intérieur. 

Mon métier de thanatopractrice n’était pas la seule fonction qui m’incombait. Ma famille descendait directement de Morgane Le Fay, une figure légendaire de Brocéliande. Malheureusement, les récits évoquant Morgane comme une fée malfaisante ne reflétaient pas la vérité. En réalité, elle avait veillé sur l’Autre Monde et accompagné les âmes valeureuses. Elle fut la première de notre famille à assumer ce rôle, tout en mettant ses pouvoirs au service de la forêt. Son nom inspirait crainte et respect, et elle se consacrait à préserver l’équilibre naturel de la région. 

Grande Protectrice. 

J’étais profondément honorée de faire partie de sa descendance, mais en tant qu’aînée de la nouvelle génération des Le Fay, ce titre me revenait et il était de mon devoir de poursuivre son œuvre. Cependant, je n’aurais pas dû en hériter si tôt. Devenue trop âgée et fatiguée, ma grand-mère Élaine n’avait hélas pas eu d’autres choix que de me confier cette tâche, ma mère étant née sans pouvoir. Une énigme pour notre famille, mais Élaine disait toujours que l’Univers avait un dessein pour nous, seulement, parfois, je m’interrogeais sur ma propre capacité à assumer un tel rôle. 

En cet instant, alors que je me trouvais confrontée à l’héritage de mon ancêtre, je me sentais dépassée et vulnérable. J’étais devenue la Grande Protectrice depuis environ cinq mois, et jusqu’à présent, rien d’extraordinaire ne s’était produit. Mais ces deux meurtres remettaient tout en question. M’étais-je montrée trop confiante en imaginant que notre ville demeurait à l’abri de toute forme de violence ? Je n’avais pas été en mesure d’empêcher ces crimes. Avais-je loupé un signe qui aurait pu m’alerter sur le danger qui guettait notre communauté ? 

Les larmes me montèrent aux yeux alors que le poids de mon héritage s’abattait sur moi tel un voile sombre. Je me sentais engloutie par l’impression d’être incapable de remplir les chaussures de celles qui m’avaient précédées. Les doutes et les questions m’assaillaient, et je me demandais si j’étais à la hauteur de la tâche qui m’était désormais assignée. 

Je ne pouvais pas me laisser submerger par mes émotions, je devais rester forte pour ceux qui comptaient sur moi. Notamment ce lycan, Silas, qui à ce moment même attendait que je m’occupe de son corps. 

Reprends-toi, Morwën, me sermonnai-je, tentant de refouler les sentiments intenses qui menaçaient de m’écraser. 

Je jetai un coup d’œil sur la table à instruments à ma droite. Dessus reposaient divers outils essentiels à mon travail : scalpels, bistouris, tubes, canules et ciseaux. 

— À nous deux, Silas, murmurai-je en reportant mon attention sur le cadavre. 

Il était recouvert d’une simple chemise de l’hôpital. Ses vêtements avaient, en toute probabilité, été placés sous scellés dans le cadre de l’enquête. 

Une boule se forma dans ma gorge au moment où je me débarrassai de l’un de mes gants pour toucher la peau glacée du lycan. L’image de sa mort violente me hantait et je me demandais ce qui avait pu lui arriver. Qui avait pu le mettre dans un tel état. La pensée qu’il soit passé de l’autre côté, même si son âme sœur était venue le chercher, me semblait inconcevable. 

Un regard circulaire sur la pièce, je me trouvais toujours seule. Alors, son âme ne venant pas à moi, je posai mes doigts sur le bras froid du lycan. 

— Que t’est-il arrivé, Silas Richards ? murmurai-je en me concentrant sur l’image que j’avais en mémoire de lui pour appeler son esprit à moi. 

Le silence planait. 

Aucune sensation. Aucune émotion. 

Mon cœur se serra davantage en imaginant que quelque chose d’inhabituel se produisait. Ma capacité à communiquer avec les esprits semblait défaillir devant la cruauté de sa mort. Démunie face à ce silence assourdissant qui me laissait sans réponse, je renfilai mon gant, une boule d’angoisse se formant dans ma gorge. Toutefois, je me ressaisis, et entrepris mon travail avec soin tout en psalmodiant une litanie d’un temps ancien que ma grand-mère m’avait enseignée. Des mots empreints de magie et de pouvoir.

— Le vent souffle sur les landes. Les feuilles des arbres frémissent. La nuit est tombée sur la forêt. Mais la lueur de l’âme brille encore. Guidé par les étoiles, tu suivras ton chemin. Ta place sera auprès des tiens, dans l’Autre Monde. Ton corps repose maintenant, mais ton âme est libre. Elle voyagera avec les courants d’air, s’élèvera et trouvera enfin la paix.

Au milieu des paroles sacrées, la sensation de vide persistait, comme si son esprit se trouvait hors de ma portée. Je ne parvenais pas à établir ce lien si précieux que j’entretenais d’habitude avec les défunts. Une prière, une incantation pour accompagner vers l’au-delà, mais mes propos semblaient se perdre dans le néant. 

En dépit de mes efforts, quelque chose d’anormal entravait mon don. J’étais habituée à entendre les voix des morts, à ressentir leur présence, mais pour une raison qui m’échappait, Silas demeurait silencieux. Cette impuissance me déchirait. 

J’inspirai profondément, tentant de calmer la montée de frustration et de tristesse qui m’envahissait. Puis je lâchai les derniers mots de ma prière. 

— Je te libère. Je te laisse partir. Pour que tu puisses rejoindre le grand cycle de la vie.


Chapitre 3

Jack

Les champs s’effaçaient progressivement pour laisser place à une vue luxuriante d’arbres majestueux. La légendaire forêt de Brocéliande s’étendait à perte de vue autour de moi. Les vitres de ma voiture de location ouvertes, j’inspirais à pleins poumons l’air frais pour m’imprégner du parfum de la nature qui m’avait tant manqué dans l’avion. L’atmosphère gorgée d’humidité de la pluie et l’odeur de la terre récemment arrosée envahissaient mes sens, réveillant mon désir d’aller me dégourdir les pattes. 

Je donnerais n’importe quoi pour me garer sur le bas-côté et muter… 

En tant que loup, j’étais fait pour courir dans les sous-bois, au cœur de cette nature sauvage, pas pour m’enfermer dans une boîte à des milliers de mètres au-dessus de la terre ferme. L’animal en moi trépignait d’impatience à l’idée de galoper à travers les arbres et de sentir le sol sous ses coussinets. 

Seulement, je n’avais pas eu le choix et mon GPS me guidait directement chez le notaire de la ville. Il m’avait téléphoné deux jours plus tôt pour m’apprendre la mort de mon père. 

J’avais encore du mal à y croire. 

Mon géniteur, Silas Richards, se trouvait en France. 

Quel idiot ! Je n’avais pas du tout pensé qu’il aurait pu trouver refuge ici. 

Ma mère, Évelyne, était française. Elle était née dans la petite ville de Paimpont. C’était d’ailleurs lors d’une visite entre clans que leur rencontre avait eu lieu. 

Quoi qu’il en soit, l’annonce de la disparition de mon père s’avérait difficile à avaler. 

Depuis dix ans, je n’avais pas eu la moindre nouvelle de lui. Il avait déserté la communauté de Crimson quelques mois après le décès de ma mère, à cause d’un lupus. Je lui en avais voulu pendant longtemps, puis j’avais fini par me faire une raison. J’avais même pensé qu’il était peut-être mort. Quand la Grande Faucheuse venait séparer deux âmes sœurs, cela arrivait bien souvent. 

Depuis l’appel de maître Carbonneau, la colère bataillait en moi. Je me sentais trahi, abandonné. Je reprochais à mon géniteur de ne pas m’avoir contacté, ne serait-ce que pour me donner un signe de vie. Toutefois, j’éprouvais aussi une profonde tristesse, car il restait mon père. Et je comprenais son désespoir, même si je ne l’avais jamais expérimenté. 

D’après les dires de mes semblables, la douleur de la perte de son âme sœur dépassait l’incommensurable. Le lien qui unissait les deux individus s’avérait puissant d’un point de vue émotionnel et spirituel. Un lien rare considéré comme sacré et inévitable. 

La mort de ma mère s’était révélée dévastatrice pour mon père. Je l’avais regardé dépérir, lutter un temps contre la dépression et cette envie profonde de la rejoindre. 

Je refusais de vivre la même chose, de me retrouver entravé par un tel lien et de perdre ma liberté et mon identité propre. Raison pour laquelle je restais loin des louves. 

Sans doute était-ce, d’une certaine manière, pour se rapprocher d’elle que Silas avait choisi de demeurer ici, dans ce pays qui avait vu naître Évelyne. Pourtant, elle n’évoquait jamais son passé, je ne savais en outre pas si elle avait encore de la famille dans le coin. 

Petit, je me souvenais lui avoir souvent posé des questions à ce sujet, mais elle les évitait sans cesse. En revanche, elle m’avait appris le français, et à la maison, nous bavardions toujours dans cette langue. Sans doute cela lui rappelait-il ses origines et son pays. 

Vivant aux États-Unis, et n’ayant désormais plus personne dans mon entourage parlant cette langue, je m’efforçais de lire des livres en français pour entraîner ma mémoire.

Aujourd’hui, il avait rejoint ma mère et j’espérais qu’il reposait en paix.

Maître Carbonneau ne m’avait pas donné de détails au téléphone, il préférait m’avoir en face de lui. 

Alors que les premières habitations apparaissaient au loin, je pris soin de ralentir. L’appréhension me gagnait. Jamais je n’étais venu dans cette ville, encore moins en France. Me retrouver dans ce pays étranger, loin des miens, attisait ma nervosité. Un sentiment que je n’éprouvais qu’en de très rares occasions. D’ordinaire, j’étais plutôt du genre confiant et sûr de moi. Pourtant, au cours de ma carrière en tant qu’agent du Conseil, j’avais vu beaucoup de choses, mais aucune d’entre elles ne m’avait touché directement. Depuis l’annonce, j’étais comme un poisson hors de l’eau, plongé dans l’inconnu, sans savoir à quoi m’attendre. 

Mes mains se resserrent sur le volant tandis que je prenais de profondes inspirations pour me calmer. J’aurais peut-être dû effectuer un arrêt en forêt, prendre le temps d’apaiser l’animal en moi.

J’observai les alentours, admirant toute la verdure qui caractérisait cette ville, ainsi que l’étang scintillant sur ma droite. Malgré tout ce que j’avais entendu sur la forêt de Brocéliande et cette commune en son cœur, l’atmosphère demeurait étonnamment paisible et sereine. Les rues étaient désertes, les habitants absents. Je m’étais attendu à apercevoir une horde de touristes, mais il n’y avait personne. Comme si le temps s’était arrêté. 

Quelques minutes plus tard, je passai devant un hôtel-restaurant, le cabinet notarial s’y trouvait accolé. Je garai donc ma voiture à côté d’une BMW noire et coupai le moteur. 

La bâtisse en pierres me parut bien austère, dégageant une atmosphère solennelle et un peu intimidante. Les murs semblaient avoir été taillés à la main, et les volets en bois rouge auraient mérité un bon coup de peinture. 

Pendant un instant, une vague d’appréhension m’assaillit. Étais-je légitime de me trouver ici, pour rencontrer un homme que je ne connaissais pas et régler la succession d’un père qui m’avait rayé de sa vie ? La colère afflua de nouveau, accompagnée d’une profonde tristesse. Le poids de l’absence, de ses dix années sans nouvelles, me pesait sur les épaules telle une lourde chaîne. J’aurais aimé pouvoir lui poser toutes ces questions restées sans réponses, lui dire tout ce que j’avais gardé en moi pendant toutes ces années. 

Mes pensées se bousculaient dans mon crâne tandis que je quittai l’habitacle de mon véhicule. D’un pas lourd, je me dirigeai vers l’entrée du bâtiment. À peine franchis-je la porte que je fus accueilli par une femme brune à lunettes. Mon cœur battait la chamade, et je sentais mes mains devenir moites. Je m’efforçais de garder contenance malgré le tourbillon qui m’envahissait, et m’approchai du comptoir. 

— Bonjour, que puis-je faire pour vous ? s’enquit la secrétaire avec amabilité. 

— Bonjour, j’ai rendez-vous avec maître Carbonneau. Je m’appelle Jack Richards, répondis-je en grimaçant, conscient de mon fort accent américain qui rendait ma prononciation difficile. 

Mon interlocutrice me sourit poliment, me présenta ses condoléances, puis m’invita à la suivre dans une petite salle où elle me demanda de patienter.

La pièce était minuscule, les chaises inconfortables, et la seule décoration consistait en un pot contenant un cactus sur une étagère. Je me sentais oppressé, éprouvant un vif besoin d’espace. Chaque seconde d’attente faisait monter en moi un mélange d’anxiété et de tristesse. Les souvenirs de mon père affluaient, des moments heureux passés ensemble, mais aussi la douleur de son absence. Je me demandais d’ailleurs pourquoi il n’avait jamais cherché à renouer le contact avec moi. 

Le tic-tac de l’horloge au mur me paraissait de plus en plus fort, martelant dans ma tête comme un rappel incessant de la fuite inéluctable du temps. Chaque minute qui s’écoulait me rapprochait de cette rencontre et même si j’essayais de garder mon calme en respirant profondément, l’angoisse serrait mon cœur. 

Finalement, le notaire arriva. D’âge mûr, avec les cheveux gris et une barbe taillée de près, il portait un costume sobre. Sa manière très formelle de se tenir, ajoutée à sa posture rigide, donnait une impression très protocolaire. Mon palpitant battait un peu plus vite à mesure qu’il s’avançait. Je me relevai de mon siège d’un bond. 

— Monsieur Richards, j’aurais aimé faire votre connaissance dans de meilleures conditions, déclara-t-il d’une voix calme en tendant une main que je serrai sans attendre. Je vous prie d’accepter mes sincères condoléances pour le décès de votre père. 

Un sentiment d’appréhension me gagna. 

— Nous allons passer dans mon cabinet, si vous voulez bien. 

Je le suivis dans un couloir au parquet ciré jusqu’à son bureau. En franchissant la porte, je fus immédiatement saisi par l’ambiance de l’endroit. L’odeur légèrement poussiéreuse de vieux livres se mêlait à celle du bois poli. Les murs sombres semblaient imprégner l’atmosphère d’une certaine gravité, comme si chaque acte qui avait été signé ici était d’une importance capitale. Sur sa table de travail reposaient un ordinateur portable, un bloc-notes et un stylo, tout était en ordre. En revanche, dans un coin de la pièce, je ne manquais pas de remarquer l’énorme pile de documents, symbole des vies passées, des histoires racontées et des liens familiaux établis. 

— Bien, commençons. Asseyez-vous, je vous prie. 

Je m’installai sur le fauteuil qu’il me désigna alors qu’il se saisissait d’un classeur débordant de papiers, puis l’ouvrait en prenant place face à moi. 

— Monsieur Richards, comme je vous l’ai dit au téléphone, nous sommes ici pour parler de la succession de votre père, Silas Richards. À son arrivée dans la région, il a été intégré au Clan de Brécilien. Il s’agit de la meute qui occupe le territoire de Paimpont et des environs. 

Attentif à ses paroles, je croisai mes mains sur mes genoux.  

— Jusqu’à son départ pour les États-Unis, votre mère, Évelyne Murzeau, appartenait à cette meute. 

Je plissai les yeux. Il n’y avait rien d’étonnant à cela. Cependant, des questions me taraudaient depuis des années : pourquoi ma mère ne m’avait-elle rien dit sur son passé en France ? Pourquoi avais-je toujours eu l’impression que le sujet était tabou ? Avait-elle des secrets à cacher ? En devenant un agent du Conseil, j’aurais probablement pu le découvrir, toutefois quelque chose en mon for intérieur m’en empêchait. Je craignais de bafouer sa mémoire en allant à l’encontre de ses souhaits. Seulement, maintenant, alors que je me trouvais confronté à la mort de mon père, je réalisais que je ne pouvais plus rester dans l’ignorance. Si ma mère avait toujours tu son passé, c’était sans doute pour une bonne raison. Mais j’avais besoin de savoir, pour comprendre qui j’étais et d’où je venais. 

— Comment s’est déroulé son départ de la meute ? le questionnai-je alors. 

En entendant ma voix, le notaire sursauta en relevant les yeux sur mon visage. La tension dans l’atmosphère était palpable.

— Je vous demande pardon ? bredouilla-t-il. 

— Ma mère. Y a-t-il des choses dont je devrais avoir connaissance à son propos ? 

Il réfléchit un instant. Son expression affichait une incompréhension évidente. 

— Je ne crois pas. En tout cas, je n’ai rien de noté là-dedans. Mais revenons-en à notre sujet. La maison. 

— La maison ? répétai-je, incrédule. Mon père possédait une maison en France ? 

Le notaire hocha la tête. 

— Oui, en effet. Elle se trouve dans la forêt, pas très loin d’ici. Monsieur Richards y vivait depuis son intégration au clan. 

Sous le coup de la surprise, le mot « maison » se mit à tourner dans mon esprit tandis que mes poings se serraient sur mes cuisses. 

L’homme face à moi continua de parler, mais je ne l’écoutais plus. Je ressassais les années écoulées, le sentiment d’abandon, ma solitude, sa dépression, sa mort. Cette dernière pensée flotta un long moment dans mon crâne. Avait-il mis fin à ses jours, comme je l’imaginais ? Ce n’est qu’au moment où il me tendit une pile de documents à signer que j’émergeai des brumes. 

— Comment est-il décédé ? demandai-je en saisissant un stylo entre mes doigts avec une certaine crispation. 

Le notaire se ratatina sur son fauteuil. Mon ouïe fine détecta le sursaut de son cœur dans sa cage thoracique. Sa respiration s’était faite plus difficile. À mon sens, ma question demeurait légitime, pourtant elle semblait le gêner. Son embarras à me fournir une réponse était flagrant et me mit mal à l’aise. Pourquoi hésitait-il ? Qu’est-ce qu’il cachait ? 

— Il a été assassiné, avoua-t-il finalement. Je n’en sais pas plus, mais le corps d’une chamane du coin se trouvait à ses côtés.

Les mots résonnèrent comme un coup de massue dans mon esprit. Mon père avait été tué, violemment arraché à cette vie. Une tristesse profonde m’envahit alors que je me rappelais son visage, les moments passés avec lui. Cependant, elle fut rapidement submergée par une colère sourde qui montait en moi. La cruauté et la mort faisaient partie des réalités avec lesquelles je devais composer en tant que flic, mais jamais je n’aurais imaginé que cela toucherait ma propre famille. 

— La femme aussi ? formulai-je d’une voix blanche, cherchant désespérément à en savoir plus sur les circonstances de cette tragédie. 

— Selon toutes vraisemblances, oui. 

Ma gorge se noua, et je dus fournir un effort considérable pour demeurer maître de moi-même. Pour empêcher ma part animale d’émerger. 

Mon père et cette chamane… étaient-ils proches ? Pourquoi se trouvaient-ils ensemble ? Mon imagination s’emballa et imprima dans mon crâne des images de scènes macabres, mais je chassai ces pensées sombres aussi vite qu’elles étaient apparues. Je devais rester concentré sur les faits, sur les informations disponibles. 

— Qui a pu faire ça ? m’enquis-je, en essayant de garder mon calme malgré l’orage d’émotions qui grondait en moi. 

L’homme en costume haussa les épaules, un air désolé marquant ses traits. 

— Vous devriez vous rendre à la gendarmerie pour en savoir plus. Ils seront en mesure de répondre à vos questions, déclara-t-il, en évitant soigneusement mon regard. 

Cette réponse éveilla une nouvelle interrogation en moi. Pourquoi les autorités ne m’avaient-elles pas contacté dès la découverte du corps de mon père ? Le lien familial ne devait pas être si difficile à établir, d’autant plus que le notaire y était parvenu. Une pointe d’amertume s’ajouta à mon tourbillon d’émotions alors que je réalisais avoir été laissé dans l’ignorance jusqu’à l’appel de cet homme assis face à moi. Pourquoi ne m’avait-on pas prévenu ? Pourquoi me tenait-on à l’écart de cette enquête ? Les réponses étaient sans doute plus complexes que je ne l’imaginais, mais cela ne m’empêchait pas de ressentir un mélange de frustration et de colère face à cette situation. 


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